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Richard Scoffier

Richard Scoffier est architecte et titulaire d’un DEA de Philosophie. Il a fondé son agence en 1991, après avoir été lauréat des Albums de la Jeune Architecture. Il a notamment construit le Centre Musical d’Etouvie à Amiens (2002) et la Maison des Associations du 18e arrondissement à Paris (2004).

Il exerce parallèlement une activité de commissaire d’exposition et de critique. Commissaire du Pavillon Grec pour la Huitième Biennale d’Architecture de Venise (2002), il collabore régulièrement à la revue d’A depuis 2006 et a publié plusieurs ouvrages. : « Les Villes de la puissance », aux éditions Jean-Michel Place en 2000 ;

« Athènes 2002 : Réalisme Absolu », aux éditions Futura en 2002, et « Les Quatre concepts fondamentaux de l’architecture contemporaine », aux éditions Norma en 2011. Ses livres et ses articles lui ont permis de recevoir la médaille de l’analyse architecturale, décernée par l’Académie d’Architecture en 2013.

Professeur des Ecoles d’Architecture depuis 1992, Richard Scoffier enseigne à Versailles depuis 1997. Il est régulièrement invité à donner des conférences et anime depuis 2011 l’Université Populaire du Pavillon de l’Arsenal à Paris. Il est membre de l’Académie d’Architecture depuis 2015.

Après plusieurs voyages en Iran pour donner des conférences et organiser des workshops dans des Universités et des instituts renommés, il préside cette année l’Université Internationale d’été d’Ispahan, qui se tiendra du 22 au 30 août 2017 en collaboration avec l’Université Nationale d’Art d’Ispahan et plusieurs institutions iraniennes et françaises. Elle accueillera une centaine d’étudiants de toutes nationalités pour réfléchir sur l’assèchement du fleuve, le Zayandeh-Roud, et de proposer des solutions alternatives afin de rendre à nouveau ses rives attrayantes.

– Sina ABEDI* : Je me souviens que lorsque nous sommes allés ensemble à Ispahan, en Iran, quelque chose vous a beaucoup marqué ; c’est, si je puis dire, ce jeu qu’il y a entre le jour et le contre-jour, ce passage perpétuel entre l’ombre et la lumière…

– Richard Scoffier : Oui, tout à fait, en fait on a l’impression que la ville n’a pas été conçue à partir d’un plan. Bien-sûr il y a un plan, mais Ispahan ne se construit pas en fonction de l’espace, ni de la lumière solaire, mais selon un autre concept beaucoup plus ancien : le concept aristotélicien de substance. Par exemple, nous parlons tous les deux dans cette pièce ; on peut dire que nous sommes deux, mais en fait il y a un troisième élément qui est entre nous : le transparent. Ce transparent est ce qui nous permet de discuter l’un avec l’autre, il a des qualités. Par exemple ici il y a une certaine acoustique, il y a des livres qui absorbent le son, il y a le bruit de la rue qui est très particulier. Il y a la lumière aussi, et celle-ci quelque part n’est pas considérée comme quelque chose d’extérieur, mais comme une sorte de qualité de la substance ; c’est d’ailleurs pour ça qu’avec l’avancement de la science, la notion de substance a complètement été abandonnée. Cependant il est intéressant en architecture d’y réfléchir et peut-être même d’y revenir, notamment en voyant ce type d’espace urbain. Effectivement, à Ispahan, les espaces sont si qualifiés que l’on ne peut plus parler d’espaces mais plutôt de substances spatiales. Il y a un jeu avec ces substances qui sont très diversifiées, presque contradictoires. Ainsi il y a ces grands espaces complètement ouverts avec, à l’origine, des sols très réfléchissants et donc des zones d’aveuglement. Il y a quelque part quelque chose qui est de l’ordre de l’émotion et qui est mis au premier plan. Tandis que dans la ville occidentale tout est fait pour que l’on puisse voir correctement les choses, échappant soit à l’aveuglement par trop de lumière soit par trop d’obscurité, on trouve à Ispahan de grands espaces vides très blancs, lumineux, avec des contre-jours, suivis par des espaces totalement sombres. Par exemple, lorsque l’on pénètre dans la grande mosquée royale, on passe d’abord par cette phase d’aveuglement extérieur avant de s’engouffrer dans un couloir en ligne brisée, complètement obscur, qui nous désoriente complètement ; on débouche par la suite dans une grande salle extrêmement lumineuse et on parvient enfin à un quatrième espace où la lumière est très contrôlée. Cette séquence extrême se retrouve pratiquement partout dans la ville, posant les bases d’un véritable urbanisme des substances. Ce n’est donc pas un urbanisme de l’espace et du plan, même si effectivement il y a un plan, même si les plans sont d’importance, car ce n’est pas le plan qui détermine la manière dont on appréhende la ville.

– S.A : Il y a la question des miroirs d’eau aussi….

– R.S : Voilà, c’est ce qui est fascinant aussi à Ispahan ; lorsqu’on parle de fleuve dans les villes en général, on pense à une voie maritime. Par exemple à Bangkok, le Chao Phraya est une sorte d’autoroute permettant la desserte des marchés ; même à Paris, la Seine est à l’origine un fleuve navigable. Tandis qu’à Ispahan ce qui est vraiment différent c’est que le Zayandeh-roud n’est pas une voie, c’est un petit fleuve qui a été élargi au maximum pour former un plan d’eau, à des fins cosmétiques. Ce n’est pas un élément fonctionnel, on n’arrive pas dans la ville par le fleuve, mais il est là pour créer une substance spatiale au même titre qu’une grande place ou un couloir de mosquée. Une zone extrêmement réfléchissante à cause de l’eau, un espace qui a aussi une certaine acoustique. Il apporte quelque chose à la ville à travers le parcours émotionnel de ses habitants. C’est une substance qui se modifie ; très réfléchissant pendant la journée, le fleuve se fait frais le soir, à la fois parce que l’eau apporte une certaine fraicheur mais aussi à cause des vents qui s’engouffrent dans la vallée. Les ponts qui le franchissent sont de véritables salons à ciel ouvert, ils participent complètement d’un certain art de vivre et eux aussi possèdent leur propre substance spatiale ; ce sont des ponts fermés, qui ne donnent pas directement des vues sur le fleuve mais qui laissent voir le ciel. Ainsi la ville est vraiment un espace de sensations avec des substances spatiales très différentes, le grand jardin du palais, la place très éclairée, le couloir sombre de la mosquée, le fleuve éblouissant dans la journée puis frais et sombre la nuit, les ponts ouverts sur le ciel…

– S.A : Ces substances sont-elles de l’ordre de l’espace public, ou faut-il les voir et les qualifier autrement ?

– R.S : Je pense qu’il y a quelque chose qui est de l’ordre du plaisir à Ispahan. C’est un espace de sensations. L’espace public je crois que c’est encore une autre histoire, puisque c’est un concept très lié à la pensée occidentale. L’espace public est ce qui permet de faire lien entre la ville et la démocratie, et les villes occidentales se sont construites à partir de là : l’Agora grecque, le Forum romain, la piazza italienne, la place publique française. Mais si en occident la ville est le lieu politique où l’on discute de l’avenir de la cité, l’espace d’Ispahan est plutôt consacré au plaisir. Je pense qu’il faut le voir autrement et qu’il faut un peu analyser les notions ; voilà, l’espace public qu’est-ce que ça veut dire ? je pense que c’est un concept qui a une histoire et tout n’est pas espace public. Parce qu’il y a des villes où il n’y a pas d’espace public ; parfois l’espace n’appartient à personne et il n’est rien d’autre qu’un lieu de circulations. Mais il ne faut pas forcément assimiler l’interstice urbain et l’espace public. L’espace public est une notion qui appartient à une certaine culture, il marque aussi la liaison qui peut y avoir dans certaines civilisations entre la démocratie et la ville, mais cette synthèse-là n’existe pas partout et quand elle n’existe pas, c’est bien peut-être d’employer d’autres termes que celui-là pour comprendre ce qui se passe vraiment dans ces agglomérations urbaines.

– S.A :Et pour conclure, parlons de cette Université internationale d’été qui se déroulera ce mois d’août à Ispahan ….

– R.S : Cette université d’été prendra la forme d’une réflexion autour de la question du fleuve. Elle aura pour objectif de mieux comprendre la ville d’Ispahan, cet urbanisme des sensations, toute cette culture de la ville liée au plaisir et non pas à la politique. Il s’agira de chercher une articulation entre cette émotion et l’architecture contemporaine, d’établir des ponts, des passages, et de voir comment les modèles architecturaux d’aujourd’hui peuvent être ancrés dans l’architecture orientale. Une analyse qui aboutira à une réflexion sur l’avenir de l’architecture. La thématique de l’eau à Ispahan soulève déjà un certain nombre de questions. Doit-on remettre de l’eau dans le fleuve ? Bien-sûr que oui, les propositions des étudiants pourront aller dans ce sens, essayer de trouver des moyens pour faire en sorte que ce fleuve retrouve son eau ; canaliser celle des montagnes, stopper les détournements en amont pour que cette vallée retrouve son éclat par exemple. Il est également possible d’envisager d’autres solutions totalement dystopiques, construire des autoroutes, de l’équipement public, des coulées vertes, creuser à l’intérieur du lit du fleuve. Tout est possible, l’important est de trouver des solutions pour que s’ouvre la discussion. Il ne s’agit pas tant d’apporter des réponses à cette situation d’absence d’eau à Ispahan, mais plutôt de poser les bonnes questions. Questionner, je pense que l’architecture c’est ça aussi, aider les habitants à réfléchir sur l’espace. Donc apporter des arguments pour qu’un large débat puisse avoir lieu autour de cette question de l’eau à Ispahan.

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