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Javad Atefeh
Traduit par Mostafa Shalchi

« Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Celui qui dit non. Mais tout en refusant, il ne cède pas. Par ailleurs, c’est lui qui dès son premier mouvement, dit oui. Un esclave ayant obéi toute sa vie, et qui voit soudain qu’il ne peut plus accepter de nouvel ordre… »
« L’homme révolté » est celui qui tourne la tête, un homme qui dit non et se révolte car désormais son existence et sa présence et son identité sont définies à travers cette révolte. Bien qu’il sache que toute valeur n’implique pas une révolte, mais avec tout mouvement de contestation, il se réfère implicitement à une valeur… Il préfère mourir debout plutôt que de vivre à genoux. »
Le révolté, celui qui veut être un autre que celui qu’il est, ne cherche pas à dominer mais à convaincre. Convaincre de ce pour quoi il s’est révolté ; un monde supérieur à son esprit et une protestation contre l’état de domination de son époque. Une telle opinion pragmatique, en quête de conscience (aussi vague que soit cette conscience), affronte tout danger dans un élan essentiel et radical depuis « il faut être ainsi » vers « je veux qu’il en soit ainsi ». Il fait avancer d’un pas le mouvement de révolte et influence le monde par son mouvement. Selon le Marquis de Sade : « L’un des buts de la révolte est la libération du monde entier. Car plus le mouvement de révolte s’accélère moins il accepte les barrières et les limites. »
Albert Camus, avant d’écrire en 1951 cet essai de « L’homme révolté », avait affirmé sa position en tant que philosophe et écrivain faisant autorité à l’échelle mondiale, tout en y croyant, et ce avec des œuvres telles que « Le Mythe de Sisyphe ». « Caligula », « L’Étranger », « Lettres à un ami allemand », « La Peste », « L’État de siège », « Les Justes » et différents articles politiques, littéraires et artistiques qu’il rédigeait dans les journaux et magazines de renom. Avec cette œuvre, il a assumé son rôle en tant qu’intellectuel engagé et influent dans la société : « Il cherche à introduire une certaine valeur dans un monde jusqu’alors condamné à reproduire automatiquement des expériences inutiles. » En ayant recours à la révolte, l’un des mouvements individuels et collectifs, mentaux et pratiques les plus essentiels, à l’une des dimensions les plus importantes de l’existence humaine, il a présenté une autre lecture de la nature et de l’existence de l’homme et au bout du compte il a illustré la manière de parvenir à une identité particulière sur la planète.

L’auteur a placé l’homme révolté, celui qui ne veut plus accepter d’être humilié, et qui, par conséquent, dit « non » à la souffrance qui le ronge et dit « oui » à la vie, dans une situation périlleuse continuelle et constante constituée d’engagements et de responsabilités. Il considère que: « Son corps, en permanence, sublime la révolte dans la tension constante entre ce oui et ce non. » L’écrivain est conscient que si cette sublimation dans la révolte ne se produit pas, la révolte changera d’identité sous la forme change de l’indifférence mortifère du « tout est permis » et il n’endurera la souffrance que pour l’augmenter.
En même temps, Camus examine et commente une révolte qui proviendrait d’un homme conscient de ses droits, avec une pensée et une pratique influencées par une pensée intratextuelle. Une révolte qui dans sa forme la plus consciente et là plus réfléchie aboutit à « la négation absolue » de Sade, « la preuve absolue » de Nietzsche. En définissant « l’homme révolté », « la révolte métaphysique », « la révolte historique », « la révolte et l’art » et en définitive en adoptant la solution de « la pensée de midi », il apporte une réponse à notre époque ; « le siècle de haine », le XXe siècle où « la demande de la liberté complète et la déshumanisation que la sagesse a réalisées froidement, et la dégradation des êtres humains comme un objet d’expérimentation sont devenus la loi qui détermine la volonté dépendante du pouvoir et de l’homme en tant qu’outil » ; et il définit le champ fermé de cette expérience terrifiante que les théoriciens du pouvoir ont réappris dès lors qu’ils voulaient créer « l’ère de l’esclavage ».
Selon lui, l’origine et le principe des révoltes résident dans l’affrontement humain avec la mort et l’évitement de ce destin fatal et tragique. Il est persuadé que « la révolte découle de la contestation la la mort ». Cette considération a été interprétée et définie par rapport à la pensée d’Épicure et de Lucrèce. L’auteur considère que selon Lucrèce : « Ce monde à l’origine est condamné à la mort et à la destruction.» L’homme peut se protéger contre tout, mais devant la mort, « nous sommes tous comme les habitants d’une forteresse anéantie. » Un réflexin qui dans les temps anciens de l’humanité, a obligé Gilgamesh à voyager en l’enfer suite à la mort de son compagnon et ami Enkidu, pour quérir le secret de l’immortalité auprès de Uta-Napishtim le grand. Et suite à cette révolte, il n’obtient que la conscience de la mortalité de l’homme.
Avec l’espoir d’«exiler la mort du monde », l’homme révolté aboutit à un état de déception. Cette même déception apparue dans les paroles du Christ Messager et Prophète sur sa croix dans la montagne Golgotha et qui a résonné dans toute l’histoire, « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » Et une révolte intratextuelle se révèle dans son esprit.
Et l’homme, en quête d’une solution pour éviter le cercle répétitif des milliers d’années d’existence et pour se libérer de la fin inutile de la mort et la libération de cette déception constante, l’homme sombre dans la déception et se soumet à tous les malheurs, errant d’un esclavage à un autre et d’une prison à une autre. Selon Épicure : « D’une attente à l’autre, nous épuisons notre vie et nous mourrons tous dans la souffrance et le chagrin ». Mais la révolte est sans doute un moyen pour atteindre un espoir dont la carence est possible et prévisible au cœur de la vie humaine à toutes les époques. Un moyen pour échapper, même symboliquement et illusoirement à la fin et au dénouement de l’être humain en son déclin ; car l’homme révolté sait au fond de lui-même que malgré ses efforts, pour emprunter les mots de Sade : « Il est déjà mort en ce monde ». Mais il le considère comme une preuve de la déception absolue de l’homme révolté selon Milton, dans son « Paradis Perdu », où il est question de l’immutabilité de « l’esprit résolu de l’homme » et du « mépris profond » dont il a fait objet qui sont à cause de sa conscience troublée et il sait que « tout change et conduit au néant, mais l’homme méprisé fait preuve d’obstination et préserve au moins sa fierté. »
En s’appuyant sur la réflexion existentialiste qui règne sur sa pensée (bien que Camus ne se considère pas comme existentialiste, le rejet de cette pensée est partout visible dans le cœur de la réflexion philosophique de ses œuvres) il examine et analyse l’homme révolté. L’homme révolté qui avec le goût de la « responsabilité » face aux autres et le « choix » de la révolte au lieu de la passivité a déjà déterminé son chemin et celui de tout le genre humain, aboutit à « l’angoisse ». L’angoisse qui est née après son engagement dans la révolte le considère responsable face à lui et à l’histoire. Cette angoisse qui selon Sartre rejette la passivité et va dans le sens de l’action, augmente la responsabilité et la conscience et aboutit à « l’abandonnement » de Heidegger. L’abandonnement qui a raconté l’humain seul et sans abri dans le temps et dans l’espace et qui rend l’homme responsable de l’humain alors que « l’humanité est créatrice d’humanité. » Cet abandonnement entraîne inévitablement la déception philosophique. Celle qui nous empêche de compter sur ce qui se situe au-delà de notre volonté et nous fait dominer par la pensée cartésienne ; « au lieu de dominer la monde, il faut se dominer soi-même. » Et cette déception est la cause de l’action et du mouvement vers la révolte qui se produit contre la déception elle-même.
La révolte métaphysique qui selon Camus, est entrée sous une forme harmonieuse dans l’histoire des pensées et des croyances à la fin du XVIIIe siècle (lorsque tout ce qui était nouveau se produisait avec l’effondrement bruyant des enceintes). Elle a été influencée depuis l’histoire du meurtre du frère chez les fils d’Adam jusqu’aux disciples de Prométhée. « La révolte métaphysique est un moyen grâce auquel l’humain proteste contre lui-même et contre la création entière. Cette révolte est métaphysique dans ma mesure où elle discute et remet en cause les objectifs de l’homme et de la création. » Comme Prométhée a dit non aux dieux, il devient la cause de la production de la tragédie. Avec le Prométhée enchaîné, Eschile a posé les bases de la tragédie et « dans le monde où ne règne que la loi du meurtre, sous le ciel criminel et au nom naturel du criminel… la révolte la plus débridée, c’est-à-dire dire l’étude complète de la liberté finit par l’esclavage de la majorité », il clame la responsabilité et l’action pour l’être humain à travers l’existence d’un demi-dieu enchaîné. Bien que Prométhée soit condamné, il n’abandonne pas pour autant son idéal et accepte la souffrance envoyée par les Dieux et lutte contre l’existence et ses créateurs. Le don de Prométhée n’est pas le feu mais la lumière qui suit ce feu et qui est destinée aux ignorants et aux incultes. En niant les dieux antiques, il a échangé l’éternité avec son néant et accompagné de l’histoire avec une souffrance constante, dans ses liens, il se rit de leur bêtise et de leur lâcheté. Bien que selon Nietzsche: « La loi de ce monde n’est rien d’autre que la loi du plus fort et sa force motrice la volonté de puissance », mais dans une époque où la vie est dénuée de « sacré », la volonté révolutionnaire et rebelle pourrait ouvrir un nouveau chemin vers l’excellence et l’utopie humaine. Et devenir prométhéen est une attitude qui propose une passion pour l’action et la croyance en l’être humain, un principe qui implique l’homme moderne et suscite les révoltes conscientes.
Peut-on vivre toujours dans l’état de révolte et durer ? Cette question fondamentale de Dostoïevski, que Camus considère comme facteur du véritable progrès de l’esprit révolté, comporte aussi une réponse de la part d’Ivan Karamazov : « On ne peut vivre dans l’état de révolte que si l’on s’y engage jusqu’à la dernière limite et la dernière étape de la révolte métaphysique est la révolution métaphysique. »
« Le prophète de la révolte » (C’est ainsi que Camus appelle Dostoïevski), conduit Ivan, dans son roman « Les frères Karamazov », vers une direction où il se trouve convaincu que « si ce n’est pas nécessaire, tout est permis. » L’écrivain situe cette phrase à l’origine du nihilisme pratique dans la littérature et dans l’art. Il considère le destin d’Ivan où il sombre dans la démence après la révolte de la raison et ne gagne que la solitude en échange de ses prises de position pour l’humain, comme celui des humanistes révoltés et admet que la révolte moderne est doublée par la solitude.
Bien que l’exigence de la révolte soit « tout » ou « rien », nous constatons jusqu’avant les Frères Karamazov, plutôt une révolte mentale puis après la publication de ce roman, l’homme réfléchi réalise que pour être, il faut agir dans un monde dénué du nécessaire. Dans son essai existentialiste, Sartre considère la question de la non nécessité de Dostoïevski comme «la première pierre de l’édifice de l’existentialisme». Une question qui révèle davantage l’abandon de l’existentialisme et traduit la solitude d’un homme « condamné à la liberté ». « L’homme est condamné, car il ne s’est pas créé et en même temps il est libre car à peine entre-t-il dans le monde de l’existence il est responsable de tout ce qu’il fait.
C’est autour de cette pensée que Camus en citant les exemples des pensées du romantisme, du classicisme, de Kant, Schopenhauer, Nietzsche, Hegel, Baudelaire, Stendhal, Flaubert, Proust, etc. analyse cette réflexion pour atteindre la nature de cette révolte qui est notre « réalité existentielle » et où nous devons chercher nos valeurs, à moins que nous ne souhaitions échapper à la réalité.
Nietzsche « le sens le plus aigu du nihilisme », considère l’art comme l’arme de l’homme révolté et une activité qu’il « admire et nie à la fois. » La révolte dans la philosophie de Nietzsche commence par « Dieu est mort » considéré comme une réalité absolue. Sa réflexion, dans cette radicalité, considère que dans le monde dénué de « la vérité », et de sa manifestation dans l’œuvre de l’artiste comme une action incroyable et impraticable ; il considère que « l’artiste crée de nouveau le monde selon sa propre pensée. » C’est là où – alors que l’imaginaire sur quoi reposent les fondements et la nature de l’art a rendu définitif « la négation de la réalité » – il propose un art révolté. Un art qui recherche l’unité et la négation du monde. Dans ce contexte, le roman aussi, « dans le même temps que l’esprit de révolte, est engendré et raconte les mêmes souhaits et idéaux dans le domaine de l’art. »
Hegel mentionne la représentation d’un « monde fictif » par un écrivain désespéré comme une tentative pour créer un monde où « ne règne que la moralité ». Un monde désespéré qu’il conviendrait de nommer « monde baudelairien ». « Le crime ruisselle de partout dans ce monde. Des journaux, des murs et de la représentation humaine…» Camus a attribué le sommet du nihilisme à Nietzsche et l’a nommé « prophète du nihilisme ». « C’est lui qui a supporté la charge du nihilisme et de la révolte. » Selon Nietzsche, l’hérésie est un fait évident et «constructif et essentiel», et le besoin de révolte en un sens est un besoin artistique. Il considère que « pour fonder un nouveau temple, il faut en détruire un autre, c’est la loi. »
L’art du roman est venu à l’aide de cette révolte et la révolte devient « la source narrative de l’écriture ». Le roman en tant que «monde où l’action se forme, où les paroles finales s’expriment, où les individus sont possédés les uns par les autres et où la vie prend l’aspect du destin » change la logique de base de la logique de destruction en logique de création. Une telle révolte assure que l’homme, en dépit de toutes les souffrances, trouvera le bonheur. Et « le monde du roman n’est rien d’autre que ce monde qui est le nôtre et qu’on a modifié selon nos souhaits profonds. »
Proust dans son roman « Le temps retrouvé », réunit un monde dispersé et lui donne une signification aux frontières de l’effondrement. Proust a démontré qu’avec l’art du roman, nous pouvons recréer le monde tel qu’il nous a été imposé, et tel que nous avons refusé de l’accepter. Du moins, l’un des aspects de cet art consiste à choisir le créé au lieu du créateur mais d’une manière plus approfondie à opposer la beauté du monde ou de ses créatures à la puissance de la mort et de l’oubli ; et le mystère de la création de la révolte réside dans ce phénomène. Derrière « son chagrin proustien » et en même temps que la négation absolue de l’existence, Proust cherchant les joies oubliées dans un passé vague et lointain et dans une impasse où est piégé l’homme moderne, remet en question l’histoire pour créer une nouvelle histoire!
Ayant cherché la suite de la révolte et du soulèvement de l’homme au cœur de l’histoire, Camus considère que « la révolte en soi n’est pas l’un des piliers de la civilisation mais c’est la condition préalable à toute civilisation. » Les régicides, les révolutions, la victoire de la religion et de la vertu et son abandon, le terrorisme individuel, le terrorisme d’état, etc… Ce sont là des moyens grâce auxquels Camus examine l’histoire de la révolte dans une perspective philosophique, existentialiste et humaniste. Il considère le début de la révolte historique, de la révolte des actions, comme ce moment où la révolte – ce « chagrin d’innocence » – accepte d’être coupable et s’arme pour la révolution.
C’est là où, après une révolte destructive, émergent « les tueurs délicats » les terroristes russes, « le terrorisme d’état et l’état de raison », le stalinisme totalitaire, etc. L’auteur considère l’Europe en dépit de tout son arrière-plan historique comme un marécage pour rabaisser l’humanité et il estime que « l’Europe n’aime plus l’humanité. » Cette idée que la base et le principe des deux guerres mondiales réside en Europe préoccupe Camus et prend forme dans son esprit et devient le lieu d’une critique de la base de la vision moderne de la révolte. Il considère l’histoire comme une question stérile pour admirer la science et la trouve comme la seule occasion pour manifester une « révolte consciente ». « Cette société haineuse des autocrates et des esclaves, dans laquelle nous continuons à vivre, ne sera pas détruite et ne changera pas à moins qu’il ne parvienne à la frontière de la création. »
Camus propose d’avoir une réflexion sur la révolte pour comprendre sa nature et il annonce que « la révolte proteste, demande, veut que l’injustice cesse et que ce qui a toujours été écrit à plusieurs reprises sur l’eau soit bâti sur un rocher solide. Son but est la transformation. Mais la transformation signifie la pratique et la pratique d’aujourd’hui, signifie le meurtre, sans savoir si le meurtre est légitime ou non. Par conséquent, la révolte n’a pas d’autre choix que de trouver sa propre justification en elle-même car elle ne dispose de rien d’autre que du « soi ». Pour savoir comment agir, elle doit s’étudier elle-même. »
Cette étude et la révision dans la pensée de Camus, ne se manifestent qu’avec l’art qui signifie « le besoin d’un fait impossible et de sa réalisation », nie le monde d’esclavage, et admire le style artistique employé pour les révoltes les plus exaltantes. Il considère l’art sublime, le style et l’aspect réel de la révolte entre ces deux innovations. D’ailleurs les guerres conduisent l’artiste à un mort involontaire. La mort qui entraînera l’absence de l’art à long terme.
Sans doute toutes les révolutions, les styles, les écoles, etc. sont nés après la révolte et l’artiste et homme lettré, à la recherche de son utopie mentale, envisage un Nouveau Monde pour l’humain. Le monde où l’humain a une liberté, une liberté relative. Là où il peut découvrir son égo humain et conduire son égo seul à la destination essentielle et principale de la vie. Bien que la création, ce fait essentiel, soit nécessaire à la continuité des sociétés, la nécessité de la création ne signifie pas pour autant sa possibilité.
En commentant son époque, Camus la nomme « l’époque de la rédaction de comptes rendus » où il n’y a ni plus œuvre d’art ni révolte car il n’est pas de bon programme prévu à cet effet. Il trouve la création dangereuse à notre époque et il est convaincu qu’avec toutes les crises dominantes, l’art et la révolte sont vivants et ils vivront aussi longtemps que l’homme et qu’ils ne mourront « qu’avec le dernier homme ».
L’auteur sait bien que l’art apprend à l’homme révolté que l’homme ne se résume pas seulement à l’histoire mais qu’il trouve aussi la raison de son existence dans l’ordre de la nature. Et les hommes révoltés cherchant à ignorer la nature et la beauté s’exilent eux-mêmes d’une histoire dont ils veulent gagner le crédit du travail et de l’existence. La révolte n’est plus une autre forme de romantisme mais elle est pour un réalisme réel et si elle demande la révolution, elle la demande sur la vie et non contre elle. De ce fait, plus que toute autre chose, elle met l’accent sur les faits les plus palpables, sur le métier, et sur le village, là où émerge le cœur battant des objets et des hommes.
Avec cette question fondamentale : « Vivons-nous toujours dans un monde révolté ? Et la révolte, contrairement à ce qu’elle devrait être, n’est-elle pas changée en un nouvel instrument pour les dictateurs ? » Il insiste sur un rêve de Nietzsche en ce qui touche le futur : « Le créateur au lieu du juge et l’oppresseur au lieu du maître » et il espère que se réalisera la base la plus essentielle de la révolte : « le règne de la justice au lieu de l’indulgence » et que la conscience naisse du mouvement de la révolte. Afin que tous les êtres soient sauvés et non seulement un seul individu. Car « si tout le monde n’est pas sauvé, à quoi servira le sauvetage d’un seul être ? » Et moi, l’homme, je me révolte, donc nous existons et nous sommes seuls et … .
Avec la publication de l’homme révolté en 1951, diverses critiques et commentaires sur ce travail ont été présentés. Les gauchistes et les communistes européens ont considéré cette œuvre comme « une lâche dérobade face aux nécessités et aux dangers de la révolution » et l’ont tournée en dérision. En rédigeant un article en juin 1952, Francis Jeanson, critique de la revue Les Temps modernes (dont le rédacteur en chef était Sartre), critique Camus et le considère comme le défenseur des bourreaux et des régimes anti-communistes et il le ridiculise : « L’âme méditerranéenne de Camus, si passionnément attachée à lintellect, s’avère incapable de pénétrer les contradictions humaines et les souffrances du monde réel, et en présentant l’être humain comme un être sous contrôle des forces anti-intellectuelles et condamné à l’absurdité et au mal, il justifie ses arguments scandaleux. ». Camus, dans la réponse à cette critique, dans le numéro d’août de même revue, écrit une lettre de seize pages, adressée essentiellement à «Monsieur l’éditeur» Jean-Paul Sartre en réponse à Jeanson. Il écrit: « Ce critique littéraire suppose apparemment que toute interprétation autre que l’interprétation marxiste de l’histoire et de la lutte des classes est réactionnaire. » En accusant la revue des Temps Modernes, il la considère comme le défenseur du «marxisme comme une idéologie dogmatique» et envisage « la politique particulière » du marxisme comme la base la plus solide de la pensée totalitaire. » Camus affirme : « La vérité est que votre critique s’attend à ce qu’on se révolte contre tout sauf contre le Parti communiste et le gouvernement communiste. ». Dans le même numéro de la revue, en réponse à Camus, Jean-Paul Sartre apporte une réponse si cassante que leur relation est rompue pour toujours. Sartre considère Camus comme une personne égoïste et prétentieuse et l’accuse d’éviter les complexités de la pensée, etc. »
Selon les personnes de même acabit que Jeanson, Camus ne mérite pas sa réputation et ils le considèrent comme quelqu’un qui a lâché le drapeau de la lutte. Mais cette différence d’opinions provenait à l’origine de deux vues différentes de Camus avec les gauchistes comme Sartre ; l’un se passionne apparemment pour le gouvernement de « l’égalité et la fraternité du communisme et l’autre pour un regard général sur l’humain : l’humanisme. En cherchant à établir un lien entre l’existentialisme et le marxisme, Sartre ignore la violence intrinsèque de ce cette pensée totalitaire et il pense à la révolte de Baudelaire. Là où Baudelaire considère celui qui « fouette et tue le peuple pour le modifier » comme « une réelle âme pieuse » : « Non seulement je serais heureux d’être une victime, mais je ne détesterai pas non plus d’être bourreau pour que je puisse ressentir la révolution de quelque façon que ce soit. »
A l’opposé de cette pensée, Camus considère les émotions et les sentiments comme le pilier le plus important de l’humanité et il nie la violence et l’injustice pour établir la justice. Il dénonce la révolte et la révolution quand elles s’accompagnent de violence et de meurtre, et il considère l’humain et la nature humaine comme le but ultime de chaque révolution ; celui qui surgit à la suite de la moralité. Cette pensée, qui est l’un des fondements intellectuels de la pensée de Camus, a été exprimée beaucoup plus tôt que la rédaction de L’homme révolté, en août 1944, dans un article intitulé « Nous décidons d’arrêter la politique et de la remplacer par la morale ».
Dans un autre article intitulé « la libération de l’âme », il affirme : « Dans le monde où nous vivons, le meurtre est vraiment légitime, et si nous voulons nous y soumettre, nous devons le changer. Mais il est évident que sans le meurtre, l’homme ne peut le changer. Nous mêmes qui voulons interdire le meurtre, sommes obligés de tuer et ce fait nous pousse davantage à l’épouvante et à l’angoisse. À mon avis, il faut approfondir cette question… Ce qui me rend le plus affecté parmi les conflits d’écritures, les menaces, l’émergence du totalitarisme et de la force, c’est la bonne volonté générale. La gauche et la droite tous deux croient que leur existence a pour objectif le bonheur humain. Toutefois, cette bonne volonté commune conduit à créer un environnement dans lequel les individus sont encore tués. Ils sont menacés et torturés. Un tel milieu se prépare à la guerre et le moindre mot ne peut y être exprimé qui soit contraire aux vœux des dirigeants. Si quelqu’un brise ce principe, il doit s’attendre à l’insulte et à l’agression ou accepter l’accusation de trahison… Ainsi, si l’on croit qu’aucun humain ne tuera d’autre humain, on se trompera radicalement. Surtout lorsque l’on veut que le meurtre ne soit plus légitime. »
Camus considérait le marxisme et l’Union soviétique comme une menace plus sérieuse que le capitalisme occidental pour la liberté humaine et le bonheur du genre humain. Mais en face, il y avait un philosophe influent tel que Sartre, qui considérait qu’au cours de la lutte, nous sommes obligés de recourir à la force et à la violence, et que celui qui veut rester à l’écart de cette guerre, agit comme s’il coopérait avec les oppresseurs. « Celui qui lutte ressemble à un soldat qui doit se battre avec les autres et non individuellement. » Bon gré mal gré, l’homme impliqué dans la lutte a les mains « sales » et lutter sans les mains sales est ridicule, incroyable et inadmissible. Les fondements du différent entre Camus et Sartre résident dans leurs différents regards sur la violence, sur la révolution et la « finalité » à atteindre. C’est la différence qui découle de leurs inclinaisons respectives. Cette différence abordée visiblement dans la pièce « Les Justes » est celle entre les opinions de « Stepan » et de « Kaliayev ». Stepan accuse ses contemporains de ne pas croire à la révolution et considère que « quand il s’agissait de comparer, quelle serait l’importance de la mort de deux enfants ? … Si la pensée d’une telle mort vous retient c’est parce que vous ne croyez pas en vos droits, vous ne croyez pas à la révolution… ». En réponse à Stepan, Ivan Kaliayev dit : « J’ai consenti à tuer afin de renverser le despotisme. Mais derrière ce que tu dis, je vois un autre despotisme qui, s’il réussit, ferait de moi un tueur, moi qui cherchais la justice. »
Les communistes, avec la devise « le but justifie les moyens », ont permis à eux-mêmes et à leur gouvernement faire n’importe quoi pour réaliser les idéaux du parti. Mais en rejetant ce principe, Camus s’oppose au suicide et à l’homicide. Il ne considère aucune opinion si sainte ou si idéale pour que l’on en vienne à sacrifier la vie de l’homme. Camus s’oppose à la violence. Il sait que ce qui conduit l’homme à la violence est d’ordre dogmatique. « Bien que j’accepte qu’il n’y ait rien que la vérité la vérité de l’acceptation de l’opposition signifie que nous croyons à notre attitude inacceptable. »
Le soleil impitoyable de l’Algérie et la pauvreté du quartier Belcourt ont fait de Camus un homme qui a enduré et connu la souffrance. En respectant la souffrance et la pauvreté des misérables, il compatit avec eux et préconise une révolte afin d’améliorer leur situation et non de nier l’humanité. Comme « Kaliayev » il est certain qu’aucun idéal « ne justifie la mort d’un homme. » Bien que cette révolte contre la révolte lui apporte une solitude infinie. « Je n’ai aucune place dans le monde actuel. Lorsque je me suis abstenu de tuer, je me suis condamné à une solitude sans fin. »
Camus en tant que penseur, homme révolté, savait que « là où le pouvoir n’accepte pas le changement, la violence prend un air légitime. » « Et chaque fois que l’oppression devient insupportable et qu’il n’y a aucun moyen de réforme, la révolte violente est justifiée. » En quête de modération dans la politique et la pensée, il croyait que « l’homme révolté devrait absolument éviter les idéologies dogmatiques et les vérités absolues. Il est nécessaire de se demander à chaque étape si la violence que j’utilise n’est pas plus nuisible aux êtres humains qu’il ne les aide. Le sacrifice des autres pour ton idéal n’est pas héroïque, sacrifie-toi. »
Opposé au suicide, à l’homicide et à la violence, il prend toujours le parti de l’humain et il clame : dans les situations où l’on peut parler aux hommes avec la langue humaine, il n’est plus besoin d’arme ni de langue inhumaine. Dans un article intitulé « l’âge de la confusion » il parle d’un monde où « non seulement l’homme ne se suicide pas (sommes-nous fous ?) mais aussi où l’homicide n’est pas légitime » Et « apprendre comment vivre et mourir et que pour être humain, il faut refuser d’être adoré. » Bien que Camus révèle les absurdités de la vie, cette absurdité ne l’invite pas à la passivité et à la mort. « Je tire trois résultats de l’absurdité : ma révolte, ma volonté et ma passion. Et par ce rôle conscient, j’ai changé l’invitation à la mort en une loi de la vie et je nie le suicide. » Selon Camus, le monde est absurde et non l’homme. Il trouve ce monde de la tyrannie et des relations autoritaires absurdes et se révolte contre lui afin de trouver peut-être une nouvelle signification pour ces relations et le rapport entre l’homme et le monde et de proposer une nouvelle voie.
Audacieux et formel quant à ses convictions, Camus insiste sur ses convictions et se révolte contre la pensée dominante et il transforme ce traité en une déclaration contre les ennemis de l’homme et de l’humanité et comme Nietzsche, Kirke Gore, Dostoïevski, etc. il éternise l’homme et sa position élevée dans la pensée de son époque. Selon Sartre : « Quel que soit sa pensée, il était l’un des piliers de notre culture et l’héritier moderne de la dynastie des moralistes grâce auxquels nous avons peut-être les choses les plus originales de la littérature française. » Bien que le penseur sache que c’est seulement l’humain qui puisse donner une signification à sa vie, rien qu’en vivant, ou selon Camus « en le buvant à petites gorgées », il fait tous ses efforts pour atteindre une utopie existentialiste imaginée par Brecht : « Ce n’est pas suffisant d’être une bonne personne quand vous quittez ce monde, vous devez aussi essayer de quitter un bon monde.
L’homme révolté, en harmonie avec les autres œuvres de l’auteur, indique « une pensée noble à la recherche d’un nouvel humanisme » et il reflète la vérité de la révolte de ce monde hanté par la crainte et contient la proposition la plus idéale à toute l’histoire du passé, du présent et du futur : « Vis et laisse les autres vivre aussi. »

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