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Jean-Claude Voisin
Membre du comité de rédaction des Annales d’Histoire et d’archéologie de l’Université Saint-Joseph, Beyrouth (Liban)
Traduit par Jabbar Abdideh

De longue date, les voyageurs, les chercheurs sont revenus sur cette évidence qui marque quiconque voyage ou étudie l’Iran : puisées lors des conquêtes, arrachées aux envahisseurs, glanées le long des routes de la soie, les caractéristiques de la culture iranienne sont une vaste synthèse, que le Moyen-orient rediffusera à son tour tant vers l’Est que vers l’Ouest. La maitrise de la terre, de la pierre dans un pays où le bois depuis le réveil des grandes civilisations a peu à peu fait cruellement défaut, fut le résultat de savoir-faire empruntés puis réadaptés selon l’intelligence et l’innovation perses. Dans le domaine particulier de l’architecture fortifiée, où tout reste à étudier, l’Iran offre sur près de 3000 ans une remarquable frise de l’évolution de la maitrise en matière de fortification, de l’ère urartienne (VIII-VIIeme siècle) au siècle qājār (XIXeme s.).

L’Ambassadeur Joseph-Arthur de Gobineau dans son ouvrage « Trois ans en Asie, voyage en Perse (1855-1858) écrivait: « …ce que les Persans ont possédé au plus haut degré, c’est l’esprit de compréhension, la puissance de comparaison, et une sorte de critique qui leur a permis de combiner avec bonheur des éléments parfaitement étrangers les uns aux autres. Je suis persuadé que c’est en étudiant les procédés de l’art persan que l’on arrivera à comprendre beaucoup de choses encore aujourd’hui parfaitement inconnues en ces matières. .. La Perse est comme un foyer où les idées et les innovations des pays et des pensées les plus lointains sont venus se confondre.. « .
De l’art des steppes aux techniques du monde romain
Les premières fortifications mises à jour en Iran datent de l’époque dite urartienne (Hasanlu, Bastam), vieilles de 2700 ans, et dont l’aire de développement est repérable dans le nord-ouest de l’Iran, puis qui s’étend vers l’ancienne Grande Arménie, aujourd’hui la Turquie du lac de Van. Dans le même temps les Mèdes s’appuient sur des maçonneries en pierre faites de petits blocs assemblés à l’argile , dont la puissance réside dans l’épaisseur des murailles, souvent 2,5m ( Qaleh Nizar). Puis avec les Achéménides, on adopte l’usage de grands blocs soigneusement taillés et scellés entre eux avec des broches de plomb. Mais rares sont les fortifications connues, hormis Persepolis; la plupart connues sont au Liban , dans l’ancienne Phénicie.
C’est véritablement avec l’empire parthe que se dessine la première carte des fortifications, tant gouvernementales qu’urbaines. L’influence de Rome se ferait-elle déjà sentir? Peut être déjà dans un type d’usage de la pierre, aux dimensions plus réduites. Mais les formes sont marquées par l’art des steppes, introduit par les Parthes. Le cercle envahit la Perse: enceintes urbaines (Gur, Darabgerd), tours de flanquement des fortifications (Shar’e Idj, Qaleh Zohak, Shar’e Ray), coupoles… Dans une zone où seules les pistes caravanières relient les centres urbains entre eux et ne favorisent que le transport de petites charges , deux mondes s’affirment dès lors: dans les reliefs l’usage de courtines en pierre flanquées de petites tours circulaires pleines, aux petits blocs rectangulaires , en plaine la terre reste le matériau de prédilection. Ainsi la géologie locale conditionne le choix des matériaux. Dès les premières décennies de l’empire sassanide, le style change. L’apport des prisonniers romains ne semble pas étranger à de nouvelles techniques. Les maçonneries adoptent de petits moellons soigneusement assemblés qui permettent d’élaborer des formes plus compliquées et apparait aussi l’usage du mortier qui permet d’accrocher les murailles aux parois des reliefs, même si dans le même temps on continue dans les déserts et en plaine à utiliser la brique crue et cuite pour l’aménagement de massives murailles (Shar’e Bilghis, Bam). La maitrise de la pierre, les formes circulaires, que les Sassanides développeront dans tous les domaines des architectures religieuses, civiles, militaires, sont reprises ensuite par les Arméniens déjà maîtres dans les constructions en pierre, et forts d’un savoir-faire qu’ils trouvent chez les Byzantins. Avec les nouveaux occupants au VIIe s, l’art des architectures en terre, seul matériau familier à ces gens des grands déserts arabiques se généralise au détriment de la pierre. Puis avec les Seldjoukides au XIIe s, eux-aussi au contact des Byzantins, l’art de la pierre revient, moins soigné que celui des Sassanides, mais assez proche. On utilise alors la technique dite du coffrage. Avec l’arrivée des Mongols au XIIIe s. c’est en fini des grandes structures fortifiées en pierre. La terre restera, jusqu’au milieu du XXe s., le matériau majeur, peu onéreux, rapidement restaurable, maitrisé par des non spécialistes. Ces techniques seront diffusées dans tout l’espace des anciens empires perses.
Les innovations technologiques et architecturales perses 
Les architectures militaires dans l’empire perse vont se singulariser par deux types d’innovations liées aux conditions climatiques et géographiques locales: le manque d’eau et les tremblements de terre. Dans tous les sites, dès l’époque urartienne, le souci de l’approvisionnement en eau est manifeste. Les aménagements les plus complexes restent ceux du Qaleh Lambsar. Aux époques sassanides, les sites possèdent de très nombreuses citernes, couvertes, alimentées soit par l’eau de pluie soit par des puits proches accédant à la nappe phréatique 25 m au-dessous (Shahriari). Les citernes profitent des terrasses des reliefs. Un puissant mur retient la réserve d’eau, comme à Qaleh Hoz Gholam Kosh (4,80m d’épaisseur). Des colonnes supportaient des toitures mettant l’eau à l’abri de la lumière et favorisant sa potabilité. Un enduit à l’argile cuite recouvrait les parois. Au Qaleh Qom Tcheray, les nombreuses citernes circulaires sont creusées à même le roc. Le souci en eau , tant durant la saison sèche que pendant les sièges, a conduit les aménageurs à faire preuve d’ingéniosité. Sur plusieurs sites des tunnels dissimulaient les parcours d’approvisionnement en eau: accès à un puits (Shahriari) , accès à un qanāt (tunnel d’amenée d’eau aux oasis sur des dizaine de kilomètres) (Furk). Quelque fois ces tunnels pouvaient servir de fuite (Qaleh Qom Tcheray).
L’Iran, prédisposé aux secousses sismiques, sut très tôt se prémunir contre les tremblements de terre. Dans tous les sites fortifiés, dès l’époque sassanide, on utilisa des procédés anti-sysmiques,: branchages, roseaux, troncs noyés dans la masse des murailles de terre, troncs ou chainages dans les constructions de pierre. L’usage des contreforts noyés dans la maçonnerie apparait aussi à l’époque sassanide (Qaleh Dukhtar de Firuzabad, Qaleh Gabri à Savey, Manur ‘e Kuh). A l’époque seljoukide, si l’on continue à utiliser ces procédés, on favorise les tours d’appui collées aux murailles et les renforcent (Qaleh Hasanabad à Ferdows ) ou l’on double les maçonneries (Qal’eh Ghola Sarayan, Gerdkuh).
En conclusion, l’Iran, nœud stratégique sur les routes de la soie, tant terrestres que maritimes, au gré des conflits avec le monde gréco-romain, égyptien, sut s’approprier des techniques qui firent évoluer l’art de la fortification, en même temps que les matériels de siège. Les systèmes élaborés par les ingénieurs perses se retrouveront plusieurs siècles après en Occident, transportés par les commerçants, les pèlerins, les missionnaires, les Croisés. La route de la soie, sécurisée par ces multiples points fortifiés, avait crée des habitudes de circulation, de transit, d’échanges. Chinois, nomades des steppes, Indiens, Grecs, Romains, Arméniens, Croisés se rencontreront dans l’espace des empires perses et permettront à l’Histoire des fortifications de connaître sa grande révolution du 1er millénaire. Quelle étrange parenté entre le clocher à contrefort de l’église Saint-Ours (anciennement Notre-Dame) ou au donjon de Foulques Nerra à Loches en Touraine avec le donjon sassanide du Qaleh Dukhtar à Firuzabad, construit 700 ans plus tôt!.
Orientations bibliographiques: 
Gobineau J. A., Trois ans en Asie, voyage en Perse (1855-1858), Paris, ed. Métailié, 1980.
Voisin J. Cl. , « Les voyageurs occidentaux et les fortifications en Perse (XVIIe –milieu XXe siècle », Annales d’histoire et d’archéologie-Tempora, vol.19, (2010), Université Saint-Joseph, Beyrouth, pages 151-195. Un résumé a paru dans la revue Luqmān, 2011, n° 41, Presses Universitaires d’Iran, Téhéran, pages 113-128 sous le titre « Sur les traces des châteaux et forteresses de l’Iran avec les voyageurs occidentaux des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles ».
Idem, Châteaux et forteresses d’Iran, Téhéran, éd Alhoda, 2014 version français et persan, 300 photos de l’auteur (première synthèse sur les fortifications en Iran), 300 pages.
Idem, « Fortifications médiévales en Asie Centrale. II-L’architecture fortifiée en Iran, de la conquête arabe aux Ilkhânides (VIe-XIVe siècles) », Annales d’histoire et d’archéologie-Tempora, vol.20-21, (2014), Université Saint-Joseph, Beyrouth, pp. 97-163.
Idem, Forteresses de la route de la soie, de l’Hindoukouch à la Méditérranée, Téhéran, éd. Nazar, version français, persan, anglais, 2017.
Idem, « Châteaux et paysages d’Iran », in, La Revue de Téhéran, n°139, 2017, pp. 68-75.

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