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Les Deux Océans Synthèse

 » Qui est Mehr? » nous interrogerons-nous au tout début de cet ouvrage.
Un dieu ancien, né en Iran, porteur de ce surnom affectueux exprimant sa divinité dans des aspects non guerriers: Mithra, ou Mehr, qui sera son synonyme. Un dieu à l’opposé du sens que lui donnèrent les mithraïstes romains, le vénérant à l’intérieur d’un culte masculin, aux rituels sanguinaires. Nous le trouvons dans le langage persan à l’intérieur du mot mehrbân, traduisant la bonté, la gentillesse, la miséricorde.
Nous le trouverons aussi à l’intérieur de l’islam chiite, en Iran, dans l’expression kish-e Mehr, la religion d’amour. Une divinité bienveillante, donc, comme un contrepoids du Mithra viril qu’adopta une partie des Romains.

Mes recherches m’ont conduites tout d’abord dans les montagnes du Zagros, à l’ouest du pays, où nous trouvons encore de nos jours, localement, quelques similitudes avec ce culte ancien au travers de célébrations et de fêtes populaires. La ville de Marivân, ou de Mehrvân auparavant, sera le  » camp de base » d’où partiront ces recherches.
Des recherches qui me mèneront principalement dans le gros bourg d’Ahouraman, classé au Patrimoine mondial, où se perpétuent de nos jours des coutumes pour le moins surprenantes: vénération d’une petra generatrix,cassée annuellement et se reformant à l’identique, évoquant la naissance de Mithra à partir d’un rocher, sacrifice d’animaux domestiques dont le sang sera soigneusement répandu sur le sol, comme dans le mithraïsme, afin de féconder la terre… Mais aussi danses hypnotiques, accompagnées de chants s’exprimant par des voyelles gutturales, issues du plus profond du corps, nous renvoyant à l’origine du verbe.
Les mages présidaient au culte de Mehr, initialement. Les membres d’une caste sacerdotale s’étant imposée par son savoir, ses rituels. Ils seront les lointains ancêtres des mobed, les gardiens du feu dans les temples zoroastriens, à ce jour. L’émergence du zoroastrisme au XVIIIe siècle avant notre ère– selon des sources iraniennes– éclipsa provisoirement les autres cultes, semble-t-il. Nous trouvons toutefois le dieu Mithra sous les dynasties préislamiques, au sein d’une religion trinitaire où il sera << le Fils du Père>>, Ahoura Mazda, et de la déesse-mère Anahita.
Il est possible que le culte de ce dieu provienne aussi d’une autre source, issue de l’antique religion pratiquée à Jiroft, au sud de l’Iran, peu avant Sumer. Une religion sacralisant le combat de l’Homme en lui-même afin de vaincre son aspect primitif, animal, et en incorporer les qualités. Un combat qui se trouvera symbolisé par celui contre des forces archétypales exprimées par le bestiaire de cette époque: taureaux, lions, serpents, scorpions…
Découvrons ce culte de Mithra, ou Mehr,sous deux aspects. Le culte populaire où il fut probablement associé à d’autres dieux, et qui culminait lors de la grande fête carnavalesque de Mithrakâna, en automne. Le culte des adeptes, souterrain, secret, exprimé par un enseignement et par des rituels initiatiques.
Des rituels où étaient décernés sept grades, menant du postulant au grade le plus élevé. Des grades qui se différenciaient parfois de ceux du mithraïsme européen. Nemfous,  » la Nymphe « , que les Romains traduisirent au masculin,symbolisa probablement la dimension féminine de l’Homme, indispensable dans sa quête spirituelle. Shir, « le Lion  » en sus de son sens littéral portait un autre sens: Shir,  » le Lait « , évoquant le Haôma, un nectar d’immortalité. Un homonyme que n’ont pas su traduire les mithraïstes romains et qui menait au grade suivant, Pârsâ, » le Saint « , que les Romains traduisirent incorrectement par  » le Perse « . Quant au grade suprême, Pir,  »
« le Vieux « , mais aussi  » le Père spirituel « , il semble avoir marqué l’accomplissement de l’Homme sur ce chemin initiatique.
Un culte sophistiqué, donc, en avant – garde du jaillissement spirituel qu’incarneront le christianisme, puis l’islam.
Si nous trouvons à l’intérieur du christianisme des ressemblances indubitables dans ses aspects théologiques et historiques– communion, sacrifice, naissance dans une grotte un 25 décembre…–nous trouverons de même dans l’islam quelques similitudes se rapportant au mithraïsme: le mihrab,ou mehrâb en persan, le lieu focal dans les mosquées, et le mehrâbé dans les lieux de culte mithraïques, le Miradj,…l’ascension du Prophète, et le mehr’adj,celle du dieu Mithra… Des ressemblances n’infirmant pas le sens profond de ces différents cultes. Elles marqueront une progression, tout simplement.
Ce culte disparut vraisemblablement peu après l’instauration de l’islam. Cependant ,quelques-unes de ses traditions survécurent jusqu’a nos jours, principalement à l’intérieur du soufisme oriental. Mais aussi à l’intérieur des zourkhâneh, ou « maisons de force  » où se perpétuent au travers de rituels et d’exploits athlétiques quelques aspects guerriers de ce culte masculin.
Nous avons évoqué l’influence du mithraïsme dans la Rome antique, puis dans le christianisme, avant l’Iran islamisé. Nous la trouverons aussi à l’Est. L’attente du Maitreya Bouddha d’un temps futur, n’est autre que celle du dieu Mithra dans l’eschatologie des Perses, un peu plus tôt. Un Mithra–Maitreya qui fera du chemin! Les bouddhistes japonais attendront Miroko, le même Bouddha d’un temps futur, qui aura transité par le Miroir des Saces d’Asie centrale ( Mir, comme Mehr, étant un synonyme du nom de Mithra).
Concluons en évoquant une « chevalerie spirituelle « , la djavânmardi, apparue sous la dynastie safavide (XVIe-XVIIIe siècles) et qui adoptera en bonne partie l’éthique et les pratiques du vieux culte indigène. Elle fut inaugurée auparavant par un compagnon rapproché du Prophète, Salmân Fârsi, ou Salmân le Perse, dont elle se réclama. Un chevalier issu de la noblesse sassanide, en recherche d’une voie spirituelle.
Elle fut une confrérie initiatique, peu avant notre franc-maçonnerie européenne, et s’exprima par trois rites: la Parole, l’Epée, la Coupe. Ces rites étaient ordonnés par un pir, comme dans le mithraïsme originel, ou un cheikh, et s’appliquaient autour d’une coupe sacrée, comme ceux de la légende arthurienne, imitant eux-mêmes ceux du mithraïsme iranien.
Elle apporta une éthique puisée à des racines très anciennes. Une éthique qui s’exprima jadis sur le cylindre de Cyrus II, gravée sous la dynastie achéménide, au VIe siècle avant notre ère. Elle nous parle d’égalité et de fraternité, du respect des croyances différentes dans l’empire. Elle enfantera un Saladin, un Shâh Abbas Ier, et d’autres encore.
Cette éthique, érigée en art de vivre, s’est transmise jusqu’a nos jours. Elle nous traduit à sa façon ce raffinement subtil, progressif de la nature humaine, tendue de par une loi unique vers son évolution. Obligatoirement, en dépit des apparences contradictoires du temps présent.
Achevons cette conclusion par un lexique de mots français, ainsi que d’autres mots indo-européens, ressemblant curieusement à leurs équivalents persans, nous démontrant ainsi la grande fraternité entre peuples, par-delà les frontières.
CINQUANTE MOTS
d’Est en Ouest
Voici quelques mots dont l’origine diffère de celle proposée par nos dictionnaires. Tous ne sont pas probants ; mais ils donnent néanmoins une ouverture supplémentaire à notre compréhension du monde. Et nous imposent un peu d’humilité.
anecdote, du grec anekdota ; nokté en persan.
âtre, du grec ostrakon ; âtr, puis âtra en avestique 1 , désignant le feu domestique et son foyer. Ce feu était le cinquième et dernier dans la hiérarchie des feux sacrés. Il donnera âtar en pahlavi 2, peut-être à l’origine de l’arabe ’attâr, épicier (les épices sont considérées comme des aliments « chauds »), puis âtash ou âtesh de nos jours. Âzar, l’archange du feu sacré zoroastrien, découle de la même origine.
bande, du francique ; band en persan signifie « lien », « ficelle », « barrage ».
capable, du latin capere, prendre, contenir ; qâbel en persan.
cheval, du latin caballus, rosse ; asp, aspa en vieux-perse, à rapprocher du sanskrit ashva.
clé, du latin clavis ; kélid en persan.
cotte, mot germanique ; à rapprocher de kot, veste en persan.
dent, du latin dens, dentis ; dandân en persan.
deux, du latin duo ; do en persan.
eau, du latin aqua ; ô dans un dialecte ancien de la région d’Ispahan (il serait encore en usage dans quelques villages).
église, du grec ekklêsia ; kélissa en persan.église, du grec ekklêsia ; kélissa en persan.
fée, du latin fatum ; pari en persan, péri en dari (langue de l’Afghanistan, issue des vieux et moyen-perse), à l’origine du vieil-anglais pairy, puis de fairy (fée).
genou, du latin geniculum ; zânou en persan et en kurde.
guerre, du francique werra ; djang en persan.
huit, du latin octo ; hacht en persan.
jeune, du latin juvenus ; djavân en persan.
jour, du latin diurnum ; rouz en persan.
kiosque, du turc keuchk ; kouchk en persan, antérieurement.
lèvre, du latin labra, ou labia ; lab en persan.
maison, du latin mansio ; manzel en persan, man en vieux-kurde (vallée d’Ahouraman) et en vieux-perse.
mère, du latin mater ; mâdar en persan.
mesquin, de l’italien meschino, chétif ; méskin, pauvre en persan.

mi, du latin medius, demi, de dimidius ; nim en persan.
mihrab, de l’arabe mihrâb; mehrâbé en Perse, avant l’islam (dans les lieux de culte mithraïques), puis mehrâb.
milieu, de mi et lieu ; miân en persan.
mitre, du latin mitra, issu du grec. Cette coiffure liturgique chrétienne imite celle portée jadis par les mages de Mithra. Notons qu’à ce jour un certain nombre de derviches iraniens portent encore une coiffe élevée imitant cette mitre (celle fermée au sommet d’avant le Vème siècle).
mois, du latin mensis ; mâh en persan, signifiant aussi « lune ».
mort, du latin mortuus ; mordâd en vieux-perse (la mort), mordé en persan (un mort).
nénuphar, de l’arabe ninoufar ; niloufar en persan. Une jolie tradition iranienne veut que l’armée achéménide, arrivée sur les berges du Nil il y a près de deux millénaires et demi, se soit émerveillée devant les lotus en fleur et les ait appelés niloufar, « gloire du Nil » (le mot far étant à l’origine des noms Farnah, Xvarenah, « Gloire divine » en vieux et moyen-perse).
neuf (le chiffre), du latin novem ; noh en persan.
nymphe, du grec numphê ; nemfouss en vieux-kurde.
pantalon, de Pantalon, personnage de la comédie italienne ; panto en vieux-kurde.
papillon, du latin papilio ; papouleh en kurde.
paradis, du grec paradeisos ; pairi daeza en avestique, désignant un jardin clos où se rencontrent quatre ruisseaux préfigurant les quatre fleuves du Paradis terrestre.
père, du latin pater ; pédar en persan.
pied, du latin pes, pedis ; payé, pâ en persan. Notons l’expression persane piyâdé, « à pied ».
pyjama, du persan pijâmah ; rien à dire.
que, qui (pronoms relatifs) ; ké, ki en persan.
racine, du latin radix, radicis ; rishé en persan.
raisin, du latin racemus ; rèz en vieux-kurde.
rossignol, du latin luscinia ; bolbol en persan.
six, du latin sex ; shesh en persan.
ski, mot norvégien ; kheské en vieux-kurde (vallée d’Ahouraman), signifiant « glissé » (et prononcé r’ské). Ce mot désignait alors des planches étroites dont se servaient les montagnards en hiver pour marcher sur la neige (selon le professeur Safariân, de Marivân).
tambour, du persan tabir ; mais aussi tombak en kurde.
tiare, du latin tiara, issu du persan ; coiffure papale. Comme la mitre elle découle du nom Mithra.
toi, du latin te ; to en persan.
Uranus : à l’origine varouna en vieux-kurde, « ciel », puis ourana en assyrien, « ciel » d’une manière générale et « Uranus » en particulier. Notons que dans les Védas indiens, Varouna, divinité associée à Mitra (pas le Mithra persan !) est à la fois identifiable (ou comparable) à Ouranos, le ciel des Grecs, et à Uranus.
vache, du latin vacca ; gâv en persan (en Inde, vache se dit go, à rapprocher de l’anglais cow).
ville, du latin villa, maison de campagne; vil en avestique.
ziggourat, de l’assyrien ziggouratou. Ce mot dériverait de zaqarou, signifiant « grand », « vertical » ; à rapprocher de « Zagros », du nom de cette chaîne montagneuse séparant l’Iran et l’Irak. Les sommets bien découpés de cette région, principalement dans les provinces iraniennes allant du Kurdistan au Fârs, et qui seront les sièges des « divinités », sont possiblement à l’origine des ziggourats, appelées « Maison de la montagne de l’Univers », ou « Maison de la montagne qui monte jusqu’au ciel ».
Douze mots supplémentaires, chez nos voisins anglais.
bad, mauvais, méchant ; idem en persan.
better, mieux, meilleur ; behtar en persan.
big, grand, fort ; bog en vieux-kurde, bozorg en persan.
body, corps ; badan en persan.
brother, frère ; barodar en persan.
daughter, fille ; dokhtar (prononcé dorhtar) en persan.
mouse, souris ; mouch en persan.
new, nouveau, neuf ; now en persan.
no, non ; na ou né en persan.
star, étoile ; sétaré en persan.
sugar, sucre ; chakar en persan (le sucre en poudre).
warm, chaud ; garm en persan.
Plus cinq, d’un peu plus loin.
adâm, homme en hébreu ; âdam en persan. Dans la Perse de Cyrus II (vers –550), âdam signifiait aussi « je suis », et peut donc être rapproché du sanskrit âham, ou de l’anglais I am, ayant le même sens ; d’où une possible origine indo-européenne de ce mot.
eretz, terre, pays en hébreu ; ertz en kurde, mais aussi earth en anglais, erde en allemand. De par son caractère monosyllabique, ertz est probablement antérieur à eretz.
maïdan, place (dans une ville) en ukrainien ; meydân en persan.
roch achana, le Nouvel An juif ; rouch achanâ dans la communauté juive iranienne, à rapprocher de rouchanâ’i, clarté, lumière en persan. Notons que le mot âchnâ’i signifie connaissance en persan.
zéna, femme en tchèque ; zéné en kurde, zan en persan.
Deux noms de ville, pour terminer.
Baghdad (prononcé barhdad), et non Bagdad. Une petite ville fondée par les Perses à l’origine, sur le Tigre. En décomposant ce nom en persan, nous obtenons bâgh, jardin, et dâd, du verbe dâdan, donner. Baghdad est donc le « Don du Jardin », ce jardin étant la Mésopotamie.
Suse, ville biblique (où se situe le récit du Livre d’Esther), au sud-ouest de l’Iran, non loin de la frontière de l’Irak. Suse se disait Shoush dans l’Antiquité, le mot shoush signifiant « lys » (comme en hébreu). La fleur du lys sera un symbole de perfection dans la Perse ancienne, en amont de notre royauté française. Le mot shoushévoluera en soussan. Il est à l’origine du prénom persan Soussan, lui-même à l’origine de Suzanne.
Nous avons noté la similitude de plusieurs mots persans, ou kurdes, avec l’hébreu. De nombreux autres existent. Ils peuvent s’expliquer en partie par le fait que ces peuples se sont côtoyés durant l’Histoire. En partie aussi par celui de l’usage de l’araméen3, de par sa simplicité, comme langue administrative sous les Achéménides. Il est toutefois utile de mentionner une recherche réalisée par Tamara Traubman et publiée le 21 décembre 2001 dans le quotidien israélien Haaretz. Il y sera trouvé, au terme d’analyses effectuées sur l’ADN des peuples juifs et palestiniens, en vue d’y déceler quelque similitude – ce qui partait d’une intention louable ! – « une grande ressemblance génétique entre les Juifs et les Kurdes », et dans une moindre mesure les Arméniens et les Turcs. Que dire de mieux pour rapprocher les hommes entre eux !
NOTA. La recherche des étymologies, hors des chemins balisés, est un travail délicat, où l’erreur est possible. La Perse ancienne a étendu son emprise sur trois continents, a subi aussi des invasions. Le voyage des mots a suivi celui des hommes. De nombreux mots perses se sont exportés vers la Grèce. Quelques-uns ont suivi le chemin inverse4. Les échanges culturels ont été courants avec les empires voisins, l’Inde en particulier. Le mot « jungle », par exemple, découle de djangal, identique en persan et en hindi. Difficile donc d’en saisir l’origine !
1, Langue de la Perse antique, l’Avesta étant le livre saint des zoroastriens.
2, Langue de l’époque sassanide (3e au 7e siècle).
3, Langue sémitique, assez proche de l’hébreu.
4 Peu de mots grecs entreront dans la langue persane. Citons entre autres le mot obolos, sou, à l’origine de poul, argent.

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