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Homa LESSAN PEZECHKI
Michel BALIVET

En commençant…
Depuis 2011, un petit groupe d’iranologues et de turcologues de l’université d’Aix-Marseille, a initié une recherche sur le vaste domaine très peu abordé de la littérature historique en langue persane concernant l’histoire des Seldjoukides d’Anatolie, des émirats turcomans ainsi que les chroniques en langue persane sur les débuts de l’histoire ottomane.
Chronologiquement parlant, il s’agit d’une longue période qui va des Croisades au XIe siècle jusqu’au règne du sultan Soliman le Magnifique au XVIe siècle et au-delà.

A propos de la place considérable de la langue persane dans l’histoire turque
Il faut tout d’abord bien réaliser que le matériau historique en langue persane concernant l’histoire turque ancienne tient une place très importante par le nombre de chroniqueur persanophone qui traitèrent des époques seldjoukide et ottomane.
Pour la période seldjoukide de Rûm, la prééminence du persan est incontestable puisque les cinq chroniqueurs qui rapportent les faits de cette époque ont tous écrit dans cette langue qui fut la langue officielle du sultanat jusqu’au début du XIVe siècle : il s’agit de Ibn Bibi auteur d’al-Awâmir al-‘alâ’iyya fî l-umûr al-‘alâ’iyya , « saljuq nâme » achevé en 1281 ; deuxièmement Karimoddîn Mahmud Aksarayî auteur de Mosamerat al akhbâr va mosâyerat-ol akhyâr , qui écrit en 1323; troisièmement du Cadi Ahmed de Niğde qui composa sa chronique al-Valad al-shafiq en 1333, ensuite du texte anonyme qui porte le titre de târikh-e âl-e saljuq « l’histoire des Seldjoukides » dont on possède un manuscrit daté de 1363 et enfin Manâqib ol-‘Ârefîn d’Aflâkî qui est une vie de Mowlânâ Djâlâleddîn-e Rûmî (1207-1274), fondateur de la célèbre confrérie des « Derviches Tourneurs » et de ses successeurs.
Pour l’époque des Ilkhanides et des Turcomans, il faut citer Aziz ben Ardeshir Astarâbâdi et son ouvrage intitulé bazm o razm « festins et batailles ». Ce texte est centré sur l’histoire très complexe de l’Asie Mineure post-seldjoukide et en particulier sur le célèbre personnage du cadi Borhaneddîn Ahmad, Émir de Sivas au XIVe siècle.
En ce qui concerne l’histoire ottomane des origines au XVIe siècle, nous sélectionnerons ici deux historiens qui ont rapporté en persan les faits et gestes des premiers souverains ottomans. Le premier s’appelle Şükrullah ben Shahâbeddîn dont la chronique s’intitule Behjât ol tavârikh , « la joie des histoires ». Elle traite de l’histoire ottomane depuis les origines de la dynastie sous le règne d’Osmân en 1290 jusqu’à la fin de la période d’anarchie qui suivit en Turquie la défaite du sultan Bayazid 1er Yιldrιm devant Tamerlan à Ankara (1402).
Le second chroniqueur a écrit un énorme corpus historique dont le titre est hašt behešt « les huit Paradis ». Il a été composé par Edris de Bitlis et couvre le règne des huit premiers souverains ottomans depuis Osmân jusqu’à Bayazid II (1290-1512). Ce gros ouvrage de plusieurs milliers de folios est pratiquement inédit et les divers manuscrits se trouvent à la Süleymanye (Bibliothèque de Soliman le Magnifique à Istanbul), à la BNF (Bibliothèque Nationale de France à Paris), à ketâbkhâneye melliye Iran (Bibliothèque National d’Iran à Téhéran), etc. Edris a été abondamment utilisé par les chroniqueurs ottomans contemporains de sa vie qui écrivaient en turc comme Ibn Kemal et ultérieurement par des auteurs importants comme par exemple au XVIIe siècle, Müneccimbaşι qui s’inspire très fréquemment des informations fournies par Edris.
Il nous faut préciser en outre que le persan continua à jouer un rôle très important chez les élites ottomanes au cours des siècles suivants. Ainsi un auteur de l’époque de Mehmed II Fâteh, remarque-t-il que, pour être bien vu au palais du sultan il faut connaître le persan (Babinger, 1954: 618). Ce souverain d’ailleurs était suffisamment imprégné de culture persane au point de réciter un poème du grand mystique Attar (XIIe) au cœur des combats pendant la prise de la ville de Constantinople. Voici ce qu’écrit le chroniqueur Tursun Bey (1977 : 64), qui suit son souverain dans la première visite que ce dernier fait dans la basilique de Saint-Sophie : En signe de regret, [de la destruction de la ville impériale] il fit parvenir jusqu’à l’oreille du pauvre [Tursun Bey] ce distique qui resta imprimé sur les tablettes du cœur :

L’araignée a tissé sa toile dans le palais de Chosroès

Le hibou hulule dans la citadelle d’Afrâsiyâb

پرده داری می کند در طاق کسرا عنکبوت
بوم نوبت می زند در قلعه ی افراسیاب

parde dâri mi-konad dar tâq-e kasrâ ankabut
bum nowbat mi-zanad dar qale :ye afrâsiâb

Le Sultan paraît même avoir été plus à l’aise dans la langue persane qu’en arabe comme semble le montrer, par exemple, le fait qu’il fit traduire en persan par un savant turc nommé khıdır Bey, un ouvrage de kalâm écrit originellement en arabe (Yazicioǧlu, 1990 : 76).
Après le conquérant du Constantinople, ses successeurs des XVIe et XVIIe siècles continuaient à utiliser le persan comme langue diplomatique à l’intention des Chahs Safavides pour ne pas parler des divans persans qu’écrivaient les souverains turcs qui se piquaient de poésie. (Riahi, 1369/1990 : 204-205). Il n’est qu’à mentionner le plus célèbre des sultans ottomans, Soliman le Magnifique qui non seulement connaissait très bien la poésie persane mais il la pratiquait lui-même sous le nom de Mohebbi. A côté des Divans qu’il écrivit en turc, il composa 700 distiques en persan (Riahi : 181). A titre d’illustration citons les deux premiers distiques de son Divan persan :

دیده از آتش دل غرقه در آب است مرا
کار این چشمه ز سر چشمه خراب است مرا

Dide az âtaš-e del qarqe dar âb ast marâ
kâr in češme ze sarčešme xarâb ast marâ

چشم بر هم زنم و روی تو بینم به خیال
در شب هجر مگر دیده به خواب است مرا

Cešm bar ham zanam o ruye to binam be xiyâl
dar šab-e hejr magar dide be xâb ast marâ

« Mes yeux sont noyés de larmes et mon âme embrasée
C’est toi qui es la source de mon trouble
Si je ferme les yeux, tu vas apparaître
Pourrais-je dormir dans cette nuit de séparation ? »

La langue persane avait d’ailleurs fort bonne réputation chez certains poètes turcs post-seldjoukides dès le XIVe siècle, à tel point que le célèbre auteur Şeyhoǧlu, (Mélikoff, 1998 : 65), compose ses poèmes plus souvent en persan qu’en turc. Il s’en justifie en disant que sa langue maternelle « …est sèche, rigide et dure (et qu’elle) ressemble à l’homme turc » (kuru vü sulb ü serd ü Türk’e benzer). Pourtant un autre poète turc, Mir Alishir Nevaï, deux siècles plus tard, dans un Traité « Mohâkemet ul – loughâteîn », « Débat des deux langues, persan et turc » où il compare systématiquement les mérites du persan et du turc, a une opinion toute opposée. Il écrit que le turc est plus facile à comprendre, plus clair et plus précis que le persan. (Bouvat, 1902 : 368).
Pour revenir à l’époque seldjoukide de Rûm où non seulement, comme on l’a dit, la langue officielle était le persan mais de plus les sultans du XIIIe siècle d’Anatolie prenait symptomatiquement les noms des héros du Shâh-Nâme, Le Livre des Rois : Kay-khosrow, kay-kubâd, Kay-Kāvus, etc.
Et même les sultans seldjoukides connaissaient beaucoup mieux le persan que l’arabe : ainsi ce prince seldjoukide qui, de passage à Bagdad, ne comprit pas une citation du Coran que fit à son intention le Calife et qui dût se la faire traduire en persan (Ibn Al-Qalānisī, 1952 : 205-206).

Perspectives de traduction des sources premières persanes en français
Dans le contexte linguistique et historique que nous venons d’évoquer, il nous paraît fondamental, pour la connaissance de l’histoire des seldjoukides d’Anatolie comme pour celle des développements linguistiques du persan hors d’Iran, de nous consacrer à une traduction systématique des sources premières. Une partie de ces chroniques n’ont jamais été traduite dans une langue européenne si ce n’est dans des versions maintenant dépassées car trop anciennes. Nous avons donc commencé par l’édition de la chronique d’Ibn Bibi dont le manuscrit est prêt à être édité. Nous sommes d’ores et déjà en train de nous occuper de la traduction d’un deuxième auteur Karimoddîn Mahmud Aksarayî et la traduction de ce chroniqueur est déjà bien avancée.

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