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David Rigoulet-Roze

L’Iran et la France entretiennent, à bien des égards, une relation singulière au regard de celles que l’Iran entretient de longue date, et de manière aujourd’hui conflictuelle, notamment avec les puissances anglo-saxonnes que sont la Grande-Bretagne d’abord, et les États unis ensuite, voire celles souvent empreintes de méfiance avec des puissances voisines comme la Russie. L’ambition revendiquée de cet ouvrage de l’auteure Safoura Tork Ladani est précisément de rendre compte de la nature complexe de ces relations sous ses diverses facettes, en privilégiant néanmoins le prisme culturel, lequel constitue d’ailleurs traditionnellement la marque d’une certaine diplomatie française, et non sans mettre en perspective historique sur le temps long le développement de ces relations franco-iraniennes. C’est ce qui fait notamment tout l’intérêt de l’ouvrage.

 

Les premières relations franco-perses

à l’époque médiévale 

On peut faire remonter les relations entre la France et ce qui fut longtemps appelée la Perse, seulement à l’époque médiévale, dans le prolongement d’une forme de familiarisation initiée avec l’Orient de manière plus générale à la faveur de la dynamique des croisades. On parlait alors du « Levant », issu du vieux français lever, dérivant lui-même du latin levar et désignant le « côté duquel le Soleil se lève », c’est-à-dire l’Est et/ou l’Orient au sens large. C’est ce qui est ressort du premier chapitre de l’ouvrage de l’auteure Safoura Tork Ladani, consacrée à la « première image de l’Orient et des Orientaux en France ». Les premiers contacts effectifs se nouent entre le royaume de France et la Perse alors sous domination mongole, en rencontrant d’ailleurs un succès mitigé. Ces relations se poursuivront néanmoins peu ou prou sous la dynastie timouride au XVème siècle, lorsque de modestes ambassades commerciales seront échangées entre le conquérant Tamerlan (1370-1405) et le roi capétien Charles VI (1380-1422).

Les relations vont s’approfondir avec la dynastie des Safavides (1501-1736) succédant à celle des Timourides (1405-1507). C’est ce qui est mis en exergue dans le deuxième chapitre qui s’intitule « La Perse et la France, les premières rencontres au Moyen Âge ». Mais durant toute cette période, l’« alliance de revers » constante et durable du royaume de France avec la « Sublime Porte » contre les Habsbourg hypothéquera toute possibilité de rapprochement réel et durable entre la France capétienne et la dynastie safavide même s’il y eut toutefois un regain d’intérêt pour ce pays dont témoigne la publication de plusieurs ouvrages qui lui sont consacrés. Comme le souligne l’auteure Safoura Tork Ladani, de nombreux Français affluèrent d’ailleurs à la cour des Safavides. Les contacts développés à cette occasion seront d’ailleurs largement à l’origine du lancement de la mode raffinée du « goût persan » à la cour du roi de France. Ils auront également un retentissement dans les lettres en étant une source d’inspiration avérée, notamment le domaine littéraire avec Les Lettres persanes (1721) de Charles Louis de Secondat, baron de la Brède et de Montesquieu (1689-1755), ainsi que dans celui des beaux-arts en France. Mais la tentative française de nouer des relations commerciales avec la Perse sera largement infructueuse en raison de la situation politique troublée de cette période de l’histoire de ce pays puisqu’en 1722, le Shah Sultan Hussein Ier (1694-1722) se trouvera en effet destitué par des rebelles afghans. Cela sera la fin annoncée de la dynastie safavide et, en l’espèce, aura comme conséquence de faire retomber les relations franco-perses dans une certaine apathie, sinon une apathie certaine. Cette invasion afghane, qui aboutira à la destruction d’Ispahan, stupéfiera les Français qui seront amenés à quitter la Perse et ne pas y retourner durant tout le reste du XVIIIe siècle. Et ce, nonobstant les efforts déployés en ce sens par Nâder Shâh fondateur de l’éphémère dynastie des Afsharides (1736-1749) et qualifié a posteriori de « Napoléon iranien » pour ses conquêtes (1736-1747), et ensuite Karim Khan Zand (1760-1779), un des généraux de Nâder Shâh, lequel s’imposera à la faveur d’une guerre civile ayant ravagé le pays et fondera une non moins éphémère dynastie Zand (1750-1794). Cette période fait l’objet du quatrième chapitre de l’étude de Safoura Tork Ladani et s’intitule d’ailleurs « Les relations franco-persanes à l’époque Afshâr et Zand ».

 

Les fluctuations contradictoires des

relations franco-perses durant la période

révolutionnaire et napoléonienne

Il faudra attendre le début de la période révolutionnaire en France pour voir se développer un attrait renouvelé pour cette région en général et la Perse en particulier. Le Directoire (octobre 1795 – novembre 1799) manifestera l’ambition d’entraver la puissance commerciale britannique, en tentant de lui barrer la route des Indes orientales. Cette politique sera de fait directement à l’origine de la campagne d’Égypte du général Napoléon-Bonaparte en 1798, une expédition épique initialement motivée par la tentative d’établir une présence française en Orient, afin d’opérer une jonction avec Tipû Sâhib, également connu sous le nom de Tipû Sultan (1782-1799) qui, en tant que sultan de Mysore, sera l’un des principaux opposants à la présence britannique aux Indes. Par-delà les objectifs stratégiques largement inaboutis de l’expédition d’Égypte (1798-1801), puisque Napoléon-Bonaparte doit rentrer en France en octobre 1799 après l’échec du siège de Saint-Jean d’Acre, ce dernier n’a pas pour autant renoncé, une fois devenir empereur sous le nom de Napoléon Ier, à son grand projet quelque peu Alexandrin d’atteindre les Indes, car l’Expédition d’Égypte s’était présentée pour lui comme le prélude à une ambitieuse « Expédition en Inde ». Or, pour cela, il fallait parvenir à établir une alliance avec l’Empire perse. Début 1805, l’empereur français envoya à cette fin en Perse un de ses officiers « orientalistes » – à la fois arabophone, turcophone et persanophone – qui lui avait servi d’interprète lors de la campagne d’Égypte, un certain Pierre Amédée Émilien Probe Jaubert. Ce dernier développera une relation de confiance avec le deuxième Shah de la nouvelle dynastie des Qadjars (1786-1925), Shah Fath Ali Shah (1797-1834), dont il sollicita l’aide pour combattre leur ennemi commun, à savoir la Russie tsariste, laquelle avait ravi une grande partie de la Géorgie au Shah de Perse en 1801, afin d’ouvrir à la France napoléonienne une voie vers l’Inde. Il y restera de 1805 jusqu’à son retour en France en octobre 1806, non sans voir préparé la signature d’un futur traité en bonne et due forme, le premier du genre entre la France et la Perse. C’est précisément ce qui fait l’objet du cinquième chapitre de l’ouvrage de Safoura Tork Ladani, lequel s’intitule « Les Qâdjârs et la France, le temps de grands actes ». Dans ce nouveau contexte favorable, le Shah de Perse fit parvenir une lettre via l’ambassadeur Mirza Mohammed Reza-Qazvini (Mirza Riza) auprès de Napoléon qu’il admirait. Ce « moment franco-perse » sera en tout cas concrétisé par le Traité de Finkenstein (Prusse occidentale) signé le 4 mai 1807. A cette occasion une mission militaire, sous la direction du général Claude-Mathieu Gardanne – ladite « Mission Gardanne » du 4 décembre 1807 – est envoyée en Perse avec des buts multiples : à la fois aider à moderniser l’armée perse sur le modèle européen, préparer l’expédition en Inde et coordonner les efforts militaires contre la Russie. Mais l’alliance franco-persane allait perdre sa principale raison d’être du fait du rapprochement entre la France et la Russie. En effet, Napoléon Ier avait vaincu la Russie lors de la bataille de Friedland, le 14 juin 1807, ce qui avait conduit la France et la Russie à devenir alliés par le traité de Tilsit signé le 7 juillet 1807. Finalement, l’alliance entre la France et la Perse était devenue caduque avant même d’avoir pu connaître un début de concrétisation.

 

Des relations franco-perses aléatoires

au début de la période contemporaine 

Sous la monarchie de Juillet de l’Orléaniste Louis-Philippe Ier (1830-1848) et durant la IIème République (1848-1852), les relations demeureront modestes. Les relations entre la France et la Perse se développeront davantage sous le Second Empire de Napoléon III (1852-1870) avec la signature d’un traité commercial, parallèlement au renforcement des échanges entre les deux pays. En décembre 1854, c’est un certain Arthur de Gobineau (1816-1882) qui se retrouva nommé par Napoléon III premier secrétaire de la légation française en Perse (1855-1863), dirigée alors par Nicolas Prosper Bourée (1811-1886), période durant laquelle il se fera « plus Persan que les Persans ». C’est précisément aussi à cette époque que plusieurs consulats français furent ouverts en Perse. La tradition française des conseillers militaires perdure également avec la mission du colonel Victor-François Brongniart (1809-1868) servant directement sous les ordres du chef de l’armée perse et certains officiers français restant à l’issue de leur contrat en tant qu’instructeurs au Collège militaire de Téhéran et/ou en contribuant à la création d’usines d’armement comme le capitaine Michel Rous. Après la chute du Second Empire, et entre 1871 à la Première Guerre mondiale, les relations entre les deux pays furent formellement maintenues, mais elles n’avaient plus la même importance politique pour la Perse qui se retrouve prise au cœur du Great Game (« Grand Jeu ») inter-impérial entre Britanniques et Russes, ce qui n’empêche pas l’influence culturelle de la France de demeurer considérable puisqu’une élite persane francophile revendique sa francophonie. Comme le souligne Safoura Tork Ladani, l’élite persane apprend le français et de nombreux termes français entrent même dans la langue persane. Sous la Troisième République (1870-1940), les relations entre les deux pays vont être perturbées alors que la Perse des Qadjars vit la tumultueuse période de la Révolution constitutionnelle (Enghelab-e Mashruteh) qui débute. Et même si les relations politiques et économiques entre les deux pays demeurent assez limitées, une certaine influence française se maintient, notamment à travers le fait que les principaux promoteurs de la Révolution Constitutionnelle, pour partie inspirée par l’exemplarité de celle de 1789 en France, assez largement francophiles et même francophones.

Pendant et après la Première Guerre mondiale, la France cherche à maintenir ses relations avec la Perse en développant des projets bilatéraux. Le coup d’État de Réza Khan du 21 février 1921 sous Ahmad Shah Qadjar (1909-1925) – appuyé par une majorité d’officiers de son entourage qui avaient été formés par la France – et l’arrivée de la nouvelle dynastie des Pahlavi (1925-1979) au pouvoir en Perse relancèrent l’espoir des Français de faire progresser leur influence. Le sixième chapitre de l’ouvrage de l’auteure Safoura Tork Ladani est justement consacré à la revitalisation des relations entre les deux pays et s’intitule « Les relations bilatérales entre la France et l’Iran à l’époque pahlavie ». De fait, la France militairement victorieuse fin 1918 était bien considérée par Réza Shah et celui-ci envoya nombre de ses cadets militaires en formation dans ce pays. Ce programme de formation est autorisé par le Majlis dès 1922 et durera près d’une décennie. Parallèlement, des officiers français sont recrutés par l’armée iranienne pour former des Iraniens à l’académie militaire de Téhéran même si la France ne contestera pas une forme d’hégémonie politique britannique en Perse. Cela ne minimisera pas pour autant la traditionnelle « diplomatie culturelle » française qui servira souvent de vecteur d’influence en d’autres temps et d‘autres lieux. Les lycées français devinrent ainsi des modèles de l’éducation secondaire iranienne, le dabirestan (« lycée ») persan étant largement fondé sur le modèle du lycée français. Les professeurs français apportèrent une aide notable à l’Université de Téhéran ainsi qu’aux facultés de médecine et des Beaux-arts. Beaucoup d’étudiants iraniens allèrent également étudier en France à cette époque. Pourtant, les relations politico-diplomatiques de l’Iran – dont le nom a remplacé celui de Perse le 21 mars 1935 – avec la France d’Edouard Daladier (1938-1940) furent rompues, fin 1938, officiellement en raison d’articles satiriques parus dans certains journaux français assimilant Réza Shah à l’animal persan homophone. Les relations avec la France du régime de Vichy furent momentanément rétablies à la faveur du mariage, le 15 mars 1939, du prince Mohammad Reza Pahlavi avec la princesse d’Egypte Fawzia Bint Fouad, future impératrice d’Iran (1941-1948), mariage auquel assiste le chef de la représentation française à Téhéran, le général Maxime Weygand (1867-1965). Mais, l’occupation de l’Iran par les Anglais et les Russes à partir d’août 1941 et l’abdication le 16 décembre 1941 de Réza Shah Pahlavi (1925-1941) au profit de son fils Mohammed Réza Shah Pahlavi (1941-1979), entraînèrent la fermeture des représentations diplomatiques françaises « vichyssoises » jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale où les relations franco-iraniennes connaîtront un certain renouveau.

Le voyage paradoxal du Général de Gaulle en Iran, avant le choix géopolitique et pérenne d’une « politique arabe » sous la Vème République :

 

Après un premier et bref voyage en novembre 1944 à Téhéran où il rencontre le Shah Mohammed Réza Pahlavi, le général de Gaulle se rendra à nouveau en Iran pour un déplacement officiel en octobre 1963 et recevra, quelques jours avant sa mort le 9 novembre 1970, le Chah à Colombey-les-Deux-Églises, devenue la résidence personnelle du général à partir de 1964. Le Shah d’Iran d’ailleurs est le seul chef d’État à avoir bénéficié d’une telle invitation, une manière de montrer l’importance accordée par la France Gaullienne à la profondeur historique de l’histoire millénaire de la l’Iran et à la singularité des liens unissant les deux pays puisque le Shah est francophone voire francophile, comme nombre des responsables politiques iraniens. Le Lycée Razi (Dabirestan-e Razi) avait du reste été fondé, en 1950, dans le prolongement du premier voyage de De Gaulle à Téhéran. Mais une relation, paradoxale s’il en est, alors qu’une forme de « tropisme arabe » de la diplomatie française se met en place lorsque le général de Gaulle a formulé pour la première fois, le 29 juin 1967, sa fameuse « politique arabe » dans le contexte de la Guerre des Six-Jours (5-10 juin 1967). Certes, le président Georges Pompidou (1969-1974) enverra son Premier ministre Jacques Chaban-Delmas (1969-1972) aux fastueuses célébrations de Persépolis du 12 au 16 octobre 1971 pour le 2500e anniversaire de la monarchie perse (ashnhā-ye do hezār o pānsad sāle shāhanshāhi) – année 1350 du calendrier perse issu du calendrier zoroastrien – des cérémonies où se pressent monarques et chef d’État de tous horizons. La France pompidolienne entend développer sa coopération technologique et scientifique avec l’Iran pour des raisons plus économiques que politiques. C’est dans ce cadre qu’est finalement signé, le 27 juin 1974, par son successeur Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981), un accord franco-iranien permettant à l’Iran d’intégrer le Consortium de nucléaire civil Eurodif et accordant à l’Iran un droit d’enlèvement sur 10 % de l’uranium enrichi par ledit Consortium. Réza Shah Pahlavi accepte, en outre, de prêter un milliard de dollars américains pour la construction de l’usine Eurodif, afin d’avoir le droit de préempter les 10 % de la production du site. La qualité des relations franco-iraniennes se manifestent avec la visite du shah au jeune président français Valéry Giscard d’Estaing en novembre 1974. Mais le bouleversement géopolitique constitué par la Révolution islamique à Téhéran allait bouleverser la donne et transformer le contrat en « contentieux Eurodif », alors que l’image de la France auprès des acteurs de la Révolution islamique n’était pas a priori hypothéquée par ces relations préexistantes. En effet, le principal et irréductible opposant au Shah, l’Ayatollah Rouhollah Moussavi Khomeyni (1902-1989) bénéficie, après avoir quitté l’Irak où il résidait, d’un exil en France, à Neauphle-le-Château à une trentaine de kilomètres de Paris, à partir du 6 octobre 1978, avec l’autorisation du nouveau président Valéry Giscard d’Estaing. Il y demeurera avec l’accord tacite du Shah qui le pense à tort moins dangereux en exil en Europe jusqu’au 31 janvier 1979 lorsqu’il décide de rentrer en Iran alors que le Shah a déjà dû fuir le pays le 6 janvier 1979. Le 11 février marquera la fin officielle de l’empire Pahlavi avec la chute du gouvernement du dernier gouvernement du Shah dirigé par Shapour Bakhtiar (4 janvier-11 février 1979). Lorsque, le premier février 1979, l’Ayatollah Khomeyni retourna triomphalement à Téhéran, on pouvait penser que les relations entre Téhéran et Paris allaient se développer de manière sans précédent. Il n’en sera rien, ainsi qu’il ressort du septième chapitre de l’ouvrage de l’auteure Safoura Tork Ladani qui s’intitule « La France et la République islamique d’Iran ».

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