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Par Reza Afchar Nadéri

Bien des années ont passé depuis mon arrivée dans cette ville qui a compté jadis comme un phare pour l’Occident. Pourtant je me souviens encore de l’instant où je quittais la gare des Invalides alourdi par une valise à l’intérieur de laquelle étaient regroupés les volumes de la collection Lagarde et Michard racontant l’histoire littéraire de la France depuis le Moyen Âge jusqu’au 20e siècle.

Des Invalides a Saint-Germain
Qu’est-ce qu’il m’avait pris de me charger de ces 6 ouvrages pesants qu’en réalité j’ouvris à peine durant toutes les années qui suivirent le moment où je quittais l’aéroport d’Orly Sud pour me diriger vers la « Ville lumière » ?

C’est qu’ils représentaient pour moi un savoir essentiel comme un dictionnaire que l’on feuillette à chaque mot nouveau rencontré afin que ses pages vous éclairent sur le sens précis du vocable surgi sur votre chemin. Les dates, les écoles et les mouvements littéraires, les événements majeurs ayant marqué au fil des siècles le parcours de ce fleuve glorieux que fut la grande littérature française, tout ceci devait m’accompagner dans ma nouvelle vie alors que je laissais derrière moi, en Iran, une société malade de son indigence culturelle, prix à payer d’un confort matériel tout en surface venu de l’étranger. Car les nouvelles règles de vie, là-bas, venaient des USA. Culture d’exportation que l’Oncle Sam dispensait de par le monde. A l’heure où je mettais un pied en France, mon pays natal suivait le sillage de cette culture dont les manifestations visibles pétaradaient sur les grandes artères teheranaises sous la forme de destriers métalliques portant la marque Harley-Davidson ou bien s’engouffraient dans les avenues Abbas Abad ou Pahlavi marqués des blasons victorieux de l’industrie nord américaine : Pontiac, Chevrolet, Ford, Cadillac… Partout s’affichait l’arrogance étatsunienne sur fond de modèle conquérant de consommation forcenée.
Il me fallait, enfin, quitter l’Iran pour étancher ma soif de savoir à cette source universelle de connaissance qu’était la culture française.
En France, à Paris, les fastes n’étaient pas ceux des apparences mécanisées ni celles de l’insolence technologique du Nouveau monde. Les voitures y sont de conception simple et raisonnées quoique élégantes et les fastes par contre sont ceux de l’esprit. Aucune outrance chez ces maîtres de la vieille civilisation européenne. Tout est dans la retenue.
A peine installé, je ne manquais pas de me rendre sur la « rive gauche » où se situent les points de chute de l’élite intellectuelle française. En effet, la courbe de la Seine constitue la ligne de partage entre, au sud, les « sachants », et au nord, le reste de la communauté parisienne. Me rendre aux terrasses des café restaurants cultes des Deux magots ou du Café de Flore voisin, situés sur la bonne rive, avait valeur de pèlerinage. Ce dernier, où se retrouvaient des légendes littéraires, accueillait Guillaume Apollinaire, André Breton, Louis Aragon… Les représentants des écoles surréaliste et dadaïste. Et bien entendu Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir qui en avaient fait leur « siège social ». Les Deux magots, situé place Saint-Germain-des-Prés, avait aussi, d’un siècle à l’autre, ses habitués illustres : Rimbaud, Verlaine, Mallarmé, Gide, Picasso, Prévert, Hemingway… Les tables sont investies par des liseurs de journaux ou d’épais volumes, installés face à des kiosques débordant de publications diverses.
Toujours sur la même rive, dans le quartier Montparnasse, la Coupole se faisait l’hôte de nuits inoubliables peuplées d’écrivains et d’intellectuels de renom. De même que la Rotonde ou le Dôme, creusets de bouillonnements artistiques habités par les figures libertaires de Blaise Cendrars, André Breton, Henry Miller… S’installer aux mêmes terrasses où se sont attardées de telles personnalités n’était-ce pas une manière de se réclamer de leur héritage spirituel. Je ne manquais pas de me rendre dès que possible à ces rendez-vous afin de m’inscrire par ma seule présence dans le sillage de leur exemplarité.
Paris se méritait. Intelligence, charme, galanterie, beauté, esprit, tout est là. Sans oublier, chez certains, une certaine dose d’ironie, de sarcasme, de raillerie toujours administrée avec finesse, ce qui ne manque pas de laisser désemparé l’interlocuteur touché au plus profond de son amour-propre. L’élégance dans le cynisme. Or, en réalité, Paris n’était qu’une… illusion. Je ne le sus que bien plus tard.
Sur les bancs du savoir
Très vite, après m’être inscrit dans les facultés concernées par mon sujet de thèse, je mesurais l’ampleur de la solitude du chercheur en sciences humaines. Mes professeurs ne dispensaient d’autre forme d’enseignement que « magistral ». Du haut de leurs chaires ils gratifiaient leurs étudiants d’interminables formules savantes qui ne manquaient pas d’éblouir les esprits immatures. Puis, le professeur rangeait ses notes dans son cartable et se dirigeait sans trêve en direction d’autres salles et séminaires. L’amphithéâtre était devenu pour moi un vaste espace de non communication. Un cul-de-sac gardé par des savants émérites inaccessibles. Ceux-ci vous recommandaient quelques ouvrages de référence incontournables qui vous fourniraient des « grilles » d’interprétation. Moi qui aspirait à une relation complice entre le maître et son disciple ! Moi qui croyait en une transmission directe de l’enseignant à son élève ! Rien de tout cela. Certains professeurs – plutôt de gauche – partageaient parfois, avec leurs élèves, un peu de leur temps, dans un flot de verbiages à la terrasse d’un café entre un verre de blanc et un canon de rouge.
C’était leur manière de se rendre accessible. Sans plus. En réalité, ces maîtres du savoir étaient les individus les plus opaques et les moins disponibles qu’il soit donné à un étudiant de rencontrer.
Il ne me restait plus, pour avancer dans ma quête, que la fréquentation assidue des bibliothèques. Celle de la Sorbonne, celle de la Bibliothèque nationale et celle du Centre Georges Pompidou installé dans un quartier plutôt populaire qui m’apportait quelque respiration après avoir éprouvé le silence et la pesanteur des vieilles salles institutionnelles où l’on se retrouve au coude à coude avec des mines sombres plongées dans l’examen d’anciens et volumineux grimoires.
Seul, désormais, je remontais le cours du temps pour analyser les Gathas, ces hymnes sacrés attribués à Zoroastre. Seul, je m’appliquais à l’étude de fragments d’épopées déclinés en vieux ou moyen perse. Seul, j’interrogeais les lexiques et dictionnaires des périodes pré ou post islamiques aux formats imposants pour éclairer des passages du Livre des rois, monument littéraire de la Perse antique. De tous les professeurs que je fréquentais il en fut un, cependant, qui accepta de suivre mon travail avec régularité. Celui-ci ne vivait pas à Paris. Il était Italien. Cet orientaliste renommé m’apprit, lors d’une conversation informelle, qu’en Italie les rapports entre les étudiants et leurs maîtres étaient bien plus « dialectiques » qu’en France. Une manière de pointer l’absence d’échange entre professeurs et étudiants à l’université française. Le nom de cet humaniste transalpin est Angelo Michele Piemontese. Grâce lui soit rendu de m’avoir pris par la main dans ce désert inhumain du haut savoir français qui prend naissance dans la Sorbonne pour s’étendre de là dans toutes les universités françaises.
« On ne naît pas Parisien, on le devient ». Voici une formule éloquente née du pastiche d’une formule célèbre : « On ne naît pas femme, on le devient ». La phrase est extraite du fameux essai de Simone de Beauvoir intitulé « Le Deuxième sexe ». Pastichée, appliquée à la Ville lumière, cela donne « On ne naît pas Parisien, on le devient ». D’emblée elle nous apprend que le parisianisme n’est pas une affaire de racine. Autrement dit il est recommandé d’oublier son passé et ses attaches pour rejoindre les confréries parisiennes si ces dernières veulent bien de vous.
Paris n’est en rien un territoire de démocratie en matière de savoir. C’est une ville de castes, de clans et de chapelles. Au sommet de la pyramide intellectuelle se trouvent les mandarins qui font la pluie et le beau temps. Ce sont des sortes de « brahmanes » détenteurs du seul savoir qui vaille. Et puis, à la base de la pyramide intellectuelle viennent les étudiants, petits « producteurs » de la science universitaire. Ces derniers se voient aussi, au besoin, apposée l’étiquette d’ « intouchable » dès que leurs convictions politiques penchent quelque peu vers la droite.
Une confrérie de « sachants »
L’identité parisienne se forge par cooptation. Comme dans une secte. Et les sectes sont nombreuses dans la capitale française à commencer par, tout en haut de la hiérarchie sociale et culturelle, la confrérie des intellectuels fortement médiatisés par ces publications cultes que sont Le Nouvel observateur, Libération ou Le Monde. Ce sont elles qui donnent le ton, qui vous apprennent les bonnes manières de réfléchir, qui se portent garantes des vraies valeurs du siècle. La voie à suivre, pour tous ces journaux, demeure indubitablement à gauche. A gauche toute pour un monde idéal débarrassé des pesanteurs du passé.
Durant mes premières années vécues en France j’ai assisté à l’hégémonie de la croyance communiste. Celle qui distribuait les bons points à tous les étages. A l’université, les cohortes d’étudiants relayaient de telles valeurs tout en désignant les esprits déviants à la vindicte populaire. Être maoïste ou trotskiste constituait une option valorisante et vous ouvrait les portes et les cœurs. Illustration d’une certaine gauche « à la française »…
Je me retrouvais alors entouré d’un groupe d’étudiants adeptes de réunions compulsives où l’on dénonçait en chœur les tares bourgeoises, le « petit capital » et le « grand capital ». Les professeurs d’université étaient également « fichés » par les beaux esprits pour leurs appartenances intellectuelles. Il y avait, d’une part, les tenants d’écoles progressistes qui, pour les sciences humaines, se réclamaient de maîtres à penser tels que Roland Barthes, Tzvetan Todorov, Jacques Lacan, Gérard Genette, Julia Kristeva ou Roman Jakobson. En face se trouvait le bloc passéiste, conformiste ou réactionnaire. Le parti de ceux qui pratiquent l’histoire littéraire et qui s’attardent sur la biographie des grands noms du passé.
Le Tiers Monde, dans tout cela, faisait l’objet d’interminables débats. Mes amis « de gauche » s’adonnaient tous à des fréquentations culturelles bien définies. Les portraits de Fidel Castro et du Che trônaient sur les rayons de leurs bibliothèques. Ils écoutaient le répertoire engagé du chanteur argentin Atahualpa Yupanqui, du chantre de la révolution cubaine Carlos Puebla et du groupe chilien Qilapayun ayant trouvé refuge en France, terre d’asile des réprouvés politiques. Les Damnés de la terre, opus emblématique des guerres de libération de Frantz Fanon, constituait leur bible. Je passais chez eux de longues soirées au cours desquelles on refaisait le monde. Jusqu’à ce jour où, attablé avec le groupe au restaurant universitaire, je commis une faute majeur en leur demandant s’ils ne voyaient pas quelques contradictions entre leurs crédos progressistes et le fait qu’il ne comptaient guère, parmi leurs amis, un seul citoyen arabe, asiatique ou latino-américain. Leur engagement, à mon sens, je l’avouais, ne semblait pas dépasser le cadre de leurs bibliothèques, de leurs cinémathèques ou de leurs pratiques assidues de la presse dite progressiste. Ma remarque souleva un tollé et des exclamations outrées. On me fit savoir que ma démarche était « dangereuse ». Que je venais de leur intenter un « procès d’intention ». Je n’obtins cependant aucune réponse à mon interrogation et je dus me satisfaire de cette mise en garde des camarades indignés.
Dans mon domaine de recherche, celui de la littérature, je me trouvais confronté à une situation des plus malaisées tel un égaré à qui l’on montre une prétendue voie royale ramifiée en mille impasses. Je me devais, en citoyen averti d’une France moderne et ouverte sur le monde, d’emprunter une telle voie placée sous l’éclairage d’une méthodes recommandée entre toutes, celle du « formalisme » née en Russie durant les toutes premières décennies du 20ème siècle. Il ne pouvait en être autrement. La révolution des idées devait suivre son cours de la sorte afin de s’inscrire durablement dans les mentalités.
Il est une école de pensée, en particulier, dont la fréquentation me plongea dans le plus parfait désarroi. Désespoir d’apprendre, de comprendre, de m’enrichir d’un savoir tant convoité. En lieu et place d’une nourriture intellectuelle substantielle qui aide l’homme à se placer dans le monde je me retrouvais confiné dans la cellule d’un condamné. Condamné au carcan des sciences nouvelles dont le « Structuralisme », privilégiant la forme au détriment du contenu. La « Nouvelle critique », tel était le nom du dogme nouveau qui s’imposait à tous les esprits. Les maîtres venaient de l’École normale supérieure, de l’École pratique des hautes études, du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ou de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Olympes de l’enseignement et de la recherche à la française.
Interrogation permanente et sans issue
Tous ces grands esprits avaient mûri dans des laboratoires coupés du monde où la pensée se forme à force d’expériences en vases clos et non à travers une connaissance directe de l’existence. La poésie, en particulier, ne racontait plus, comme en Iran, l’univers et l’homme qui se regardent et tentent de se parler. Leur poésie, à ces maîtres obsédés de forme et de structure, se racontait elle-même. De même qu’un Narcisse éperdu de lui-même se perd en contemplations solitaires dans ses propres traits, indéfiniment. Ou bien j’imaginais un ouvrier vêtu de son bleu de travail contempler éperdument ses outils, reclus dans son atelier, sans jamais se rendre sur le chantier où l’attendent des terres à défricher, des fondations à creuser et des monuments à bâtir.
La nouvelle pensée qui se veut « critique » n’a de cesse de « s’interroger » sans jamais apporter de réponse à l’homme en proie à des interrogations qui le suivent de toute éternité. Cette façon d’être et de (ne pas) penser trouve une illustration dans « Figures », ouvrage de référence de Gérard Genette où l’auteur spécule dans un style abscons sur les modalités du « discours » et du « récit ». Un maître de la génération « progressiste » qui montre désormais le chemin en matière de sciences humaines. Pour lui, dans un livre, le sens des symboles et des images qui occupe l’auteur est tenu pour négligeable de même que le propre parcours de l’écrivain. Seule compte la charpente. Comme si de l’individu on ne retenait que le squelette tandis que la chair, les muscles, les nerfs, l’action suscitée par la machinerie du corps comptaient comme monnaies négligeables.
Oubliés les récits fondamentaux de l’histoire qui ont servis de trame à l’aventure humaine, oubliés les cosmogonies, les mythes, les légendes, les fables pour ce qu’ils véhiculent de savoir essentiel. Au lieu de continuer à les faire vivre sous des formes nouvelle les tenants de la nouvelle idéologie dite « progressiste » vont s’acharner, sous la bannière de nouveaux maîtres come Gérard Genette, de déterminer la place, dans un texte, de la narration, du dialogue, de celui ou de celle qui raconte, selon sa place dans ou en dehors du récit. Un travail alambiqué d’inventaire sous des étiquettes ayant pour nom : hétérodiégétique, homodiégétique, autodiégétique, extradiégétique, intradiégétique…
L’homme coupé du texte, voici le but à atteindre. Rien d’humain ne doit transparaître dans toute forme de critique littéraire. Et ce que j’ai découvert n’était encore qu’un début de mon initiation à cette perte du sens ayant germé dans l’esprit de l’élite bien intentionnée pour qui la modernité passait par le reniement des origines.
C’est ainsi que je découvrais des travaux de thésards (le terme remplacé aujourd’hui par celui de « doctorant ») portant sur la littérature classique persane où le chercheur vous dévoilait la position du narrateur considéré comme « intradiégétique » (impliqué dans le récit) ou « extradiégétique » (extérieur au récit). Une telle démarche se suffisait sans autre forme de commentaire. Qu’importaient alors les siècles de transmission d’un savoir propre à une région, une latitude, les mouvements d’idées, les règles esthétiques ayant influencé la création de l’œuvre ou les lois de la métrique et de la prosodie. La recherche formelle se suffisait et qu’importait que l’étudiant maîtrise si peu le persan, qu’il n’ait pas voyagé dans le pays et qu’il ignore presque tout de son histoire. Le texte était bien là suscitant nombre d’acrobaties formelles et langagières effectuées sous la haute autorité d’un théoricien français, expert en « poétique » inspirée du structuralisme lui-même marqué par une « rupture intellectuelle », nécessairement progressiste, avec tout ce qui précède en termes de connaissance. De grands noms, pionniers du monde contemporain, tels que Roland Barthes, jacques Lacan, Michel Foucault ou Louis Althusser apportaient à la méthode toute la caution nécessaire.
Ma toute première expérience universitaire fut donc brutale et douloureuse. La Sorbonne, ce temple du savoir universel me réservait bien de mauvaises surprises. Il me fallut la fréquenter des années durant afin de réaliser le degré de duplicité qui l’habitait. Tout l’art de telles institutions prestigieuses est de vous laisser croire qu’ils feront de vous des individus éclairés sur tout et sur vous même. Il n’en est rien. Je garde toujours à l’esprit cette phrase d’une étudiante assez fière de sa formulation : « Ce qu’il y a de bien à l’université c’est qu’on y apprend à jongler avec des concepts ». Les concepts ! C’était donc ça le but ultime de l’enseignement.
La gauche comme modèle à penser 
Aujourd’hui, avec le recul qui s’impose, je pense pouvoir affirmer que tout Paris est un concept, une abstraction. Le règne sans partage de l’esprit, en rupture avec les corps, promu règle absolue de tout savoir. Nous sommes là aux antipodes de savoirs enracinés, de transmissions de connaissance et de la notion même de patrimoine.
Les grands intellectuels français sont fortement médiatisés par les journaux de gauche de même que par les éditeurs et les décideurs de l’enseignement supérieur garants de leur notoriété et de la rentabilité de leurs productions. Le petit étudiant en quête de savoir et de diplôme (les deux objectifs n’étant pas nécessairement compatibles) n’a plus qu’à se plier à la règle et à mettre en pratique les manuels de ces grands esprits s’il souhaite vraiment s’inscrire dans la mouvance éclairée de son siècle qui méprise le passé. Adieu l’héritage français des Lumières, adieu la grande tradition littéraire française issue des écoles romantiques et symbolistes ayant éclairé le monde. Du passé l’intellectuel parisien fait table rase en résonance avec les grands mouvements libérateurs des peuples nés sous Staline et sous Mao. Quant aux apostas et aux déviants du savoir nouveau ils sont frappés comme il se doit d’excommunication et marqués au fer rouge des étiquettes « réactionnaire, fasciste, archaïque ou obscurantiste ».
Et moi, étudiant étranger assoiffé de savoir je me retrouvais propulsé au cœur de ce tourbillon actionné par le dogme de la spéculation verbeuse, producteur d’ignorance, comme un nuage de ténèbres tendu sur le ciel de l’orgueilleuse Ville lumière. Une ville qui fut phare de l’Occident et qui présentait déjà les symptômes d’une lassitude, une carence de vigueur culturelle, dont les contours ne m’apparurent que bien après sous la lumière crue d’actualités violentes, fruits de ce qu’il est désormais convenu de nommer un « conflit de civilisation » dont je devenais un spectateur rapproché. L’évidence était là, des peuples fanatiques venu d’ailleurs voulaient la mort de l’Occident, à commencer par la France pour son esprit réfractaire au dogme et pour sa culture de l’irrévérence.
Flash back. A Teheran, il y a le nord et il y a le sud. L’ascension sociale se fait le long d’une pente montante qui se dirige des quartiers populaires du sud vers les quartiers huppés du nord. Le sud est tortueux, agité, pollué, encombré. Le nord, adossé aux premiers contreforts de la chaîne montagneuse de l’Alborz, est dégagé, ouvert, aéré. Le Teheranais garde à l’esprit cette image d’une ville capitale où à l’heure des fortes précipitations la pluie glisse sur la chaussée des quartiers nord pour charrier vers le sud toute la poussière et les immondices qu’elle recueille sur son chemin. Le nord ouvre sur la montagne et les propriétés bourgeoises, les lieux de détente et de villégiature. Posséder une adresse dans le nord c’est se situer au-dessus du peuple besogneux de la capitale.
A Paris, il en va tout autrement. La pointe nord de Paris, comprise entre la Porte de la Chapelle et la Porte de Saint-Ouen, regroupe des quartiers populaires dits « multi-ethniques ». Les quartiers huppés, eux, se situent plutôt à l’ouest de la capitale. Et puis, il y a l’architecture. L’architecture si exceptionnelle de la capitale est l’œuvre d’un grand bâtisseur, le baron Haussmann dont le génie enfanta cette merveille d’urbanité qu’est le Paris d’aujourd’hui. La cité raconte à elle seule, par la hauteur de ses bâtiments, la largeur de ses portes cochères, par l’agencement savant de ses parcs et jardins, par cette harmonie aux multiples nuances de gris de la pierre des façades et du zinc de ses toitures, la rigueur et le sens de l’équilibre, l’harmonie et la rectitude qui sont le propre de l’esprit français.
Et puis il y a ces repères glorieux dressés comme des bannières au centre de places illustres : la statue de la République, le Génie de la Bastille, la colonne Vendôme, l’Arc de Triomphe, la cathédrale Notre-Dame, la basilique du Sacré-Cœur…
Une géographie d’élégance et de rigueur
Pas un arpent de la capitale, saturée d’édifices prestigieux, ne demeurait inoccupé. C’est à un peuple de bâtisseurs habité par des esprits supérieurs que je me trouvais confronté. Un peuple à la pensée complexe et au langage sophistiqué. Pour dialoguer avec un tel peuple il fallait avoir beaucoup lu, beaucoup étudié. Il fallait s’être exercé aux joutes oratoires où les cultures des uns et des autres sont mises à rude épreuve. Lors de tels échanges, les écoles d’art et de pensée telles que le classicisme, l’académisme, le symbolisme, défilaient à travers les mots et les envolées des intervenants ne laissant place à aucune ignorance ou maladresse. Les échanges étaient autant cruels que raffinés. Et moi, l’étudiant iranien, je me devais d’être à la hauteur de telles prouesses de l’imagination et de la pensée.
Je me sentais bien loin, devant cette majesté des immeubles et des grands avenues parisiennes, de la confusion architecturale de Teheran, les maisons bourgeoises ou populaires dispersées sans loi ni logique bien définie, les immeubles locatifs butant contre des terrains vagues et parfois contre des décharges.
De même que je foulais les décors illustres de la capitale française organisés selon les règles de la raison et du bon goût, de même je me devais de mettre de l’ordre dans mes idées et me montrer digne de mon nouvel habitat.
Autre choc, autre registre intellectuel. Ma venue en France a coïncidé avec l’avènement d’une vague littéraire d’ampleur, celle du « Nouveau roman ». Mon arrivée sur cette terre bénie par les intellectuels étrangers pour sa richesse et sa générosité culturelle se heurtait décidément à de lourdes murailles d’incompréhension. Après la lecture du bréviaire de Gérard Genette je me voyais imposer celle des productions de « néoromanciers ». La « nouveauté » à tout prix, telle était la norme à suivre. Mes professeurs et mes camarades de séminaire m’invitaient à la fréquentation mortifère des écrits d’Alain Robbe-Grillet, de Nathalie Sarraute ou de Georges Perec. Leur prose s’engageait à supprimer toute existence d’intrigue, de psychologie et même de personnage ! Une histoire… sans histoire. Un récit sans événement. L’inventaire d’objets et de décors se suffisait. Telle était la voie du « Nouveau roman » qui me valut tout autant que celle du structuralisme des journées et des nuits interminables d’ennui profond et délétère. La nouvelle mode, en matière de littérature, consistait à faire « éclater les codes ». Le nouveau romancier se devait non pas de raconter mais de « s’interroger » sans cesse sur le devenir de son récit et de sa propre place dans son roman. Un art consommé de la régression. Je poursuivais ainsi mon apprentissage de la solitude et de la débrouille en une terre qui me devenait de plus en plus inconnue. J’errais à travers des mirages de savoir et de connaissance…
C’était donc cela le prolongement de la grande tradition littéraire française ? C’étaient donc ceux-là les continuateurs des grands romanciers ayant marqué la littérature mondiale ? Voici ce qu’il en advenait des descendants d’Hector Malot, de la Comtesse de Ségur, de Victor Hugo de Paul Féval ou d’Alexandre Dumas. Après Sans famille, l’Auberge de l’ange gardien, le Général Dourakine, Jean Valjean, le Chevalier de Lagardère, les Trois mousquetaires ou la Reine Margot, ouvrages qui avaient enchanté mon enfance, ma jeunesse et mon adolescence, je découvrais des mouroirs du sens et de l’imagination intitulés la Modification, l’Ere du soupçon, les Choses… L’absence d’histoire et l’indigence verbale détrônaient la richesse et la munificence de la parole évocatrice, magicienne celle-ci des sens et du savoir. Plus tard, je me familiarisais avec un vocable qui à lui seul résumait une telle situation : le « nihilisme »*.
Hier, en terre de Perse, je suivais la règle incontestable de l’imitation des maîtres et de l’engrangement du savoir. Cela s’appelle l’érudition. Aujourd’hui, en terre de France, d’autres dogmes de maîtres énigmatiques se sont substitués à l’ordre millénaire dont j’étais familier.
Je me retrouvais encore une fois livré à moi-même. Plus aucune trace de la moindre autorité. Sinon celle de n’en exercer aucune en matière de connaissance de l’homme par le truchement des arts. Mes nouveaux maîtres n’étaient ni plus ni moins que des spéculateurs du néant qui devisaient indéfiniment sur les formes et les structures. La forme devait être étudiée pour la forme même et pour rien d’autre.
Où donc me portaient mes pas dans cette cité orgueilleuse, ce temple du savoir mondial ? Quand je me rendais sur l’Île de la Cité, dans les salles de la Préfecture de police, pour renouveler ma carte de séjour, quand j’errais sur le trottoir qui borde le Palais de justice, je me sentais dans la peau d’un sans droit, sans repère et sans âme. Un thésard irrémédiablement perdu dans les voies tortueuses de la capitale. Les années passèrent. Pour assurer ma subsistance j’ai pratiqué toute sorte de profession. Mes premières occupations furent celles du bas de l’échelle sociale. J’exerçais des petits métiers, je distribuais des prospectus. La vie de l’étudiant français est modeste, rythmée de « petits boulots », avec ou sans diplôme de doctorat sous le bras. Les grandes écoles, elles, sont réservées aux castes supérieures. Celles qui garantissent un avenir professionnel pour leur progéniture. Les élèves ayant emprunté la voie universitaire sont, quant à eux, orientés vers ce que l’on appelle des « voies de garage ». Leur avenir demeure incertain et leurs diplômes pèsent peu sur le marché du travail. En particulier dans le domaine des sciences humaines.
Le nouvel ordre culturel mondial
Entre temps, le centre du monde s’est déplacé de Paris à New York. L’Oncle Sam dont j’avais fui, chez moi, l’omniprésence et l’omnipotence, réapparaissait au pays de Molière comme modèle de civilisation. La France perdait son rang de modèle culturel. Elle bradait son identité, sa « spécificité culturelle » au profit de la marchandisation planétaire, de la « mondialisation ». De « l’Américanisation » en réalité. Cette américanisation des esprits et des modes de vie était telle que les intellectuels et les artistes souscrivaient sans broncher, voir même avec entrain, à ce nouvel ordre libéral. La langue anglaise occupaient le terrain et les Français, qu’ils soient « de base » ou membres de l’élite culturelle, injectaient sans mesure ni retenue des vocables anglo-américains dans leurs écrits ou leurs parlers de tous les jours. Et les chanteurs français qui chantaient en anglais sur le plateau d’émissions grand public donnaient à voir, à la lueur éclatante de projecteurs festifs, le ridicule d’une telle aliénation.
Les années ont passé. Aujourd’hui, à l’aube du 21e siècle, dans la Ville lumière, des intellectuels – éveillés ces derniers – s’interrogent sur le devenir de leur pays. La France saura-t-elle rester grande et prestigieuse ?
Jamais on ne s’est autant interrogé, en ce début de siècle, à travers les médias, sur « l’identité française ». Après avoir prôné sans retenue le « multiculturalisme », la presse s’interroge désormais sur la question identitaire à travers des titres comme « Qu’est-ce que la République ? Qu’est-ce que la laïcité ? Comment être Français ? ». Autant de réactions à des théories annonçant qu’il n’est de culture autre qu’universelle et que, pour reprendre les mots du dernier président de la république fraîchement élu, « il n’y a pas de culture française ». En effet, la mode a été, durant des décennies, à la culture diversifiée et au gommage des repères identitaires. Se délivrer de ses racines, selon certaines théories modernistes, revenait à participer au grand tout culturel planétaire. Car selon cette théorie toutes les cultures se valent. Et désormais, pour une certaine presse dite « bien pensante », les intellectuels se réclamant d’un héritage culturel français sont qualifiés de « néo-réacs ».
Il y eut Paris et il y eut les provinces. Autre aventure autrement édifiante. Les provinces, je n’ai manqué aucune opportunité de les visiter. Français « par décret », j’avais justifié comme il se doit de mon assimilation à la communauté française. Et à ses valeurs. Des valeurs qui apparurent à mes yeux sous un jour plus limpide, durant les multiples parcours que j’effectuais à travers ses régions. De la Bretagne à l’Alsace, de la Flandre au Pays Basque, des bords de la Loire et du Rhin aux rives de la Garonne ou de la Meuse, j’ai visité ce pays aux visages multiples. Une contrée aux voix diverses mais dont l’âme se reflète cependant, où qu’on se trouve, sous les traits d’une même sérénité. L’humanité est présente aux quatre coins de ce pays. J’en ai traversé les villages les plus reculés, j’ai longé nombre de rivières, j’ai côtoyé nombre de canaux rythmés d’écluses, j’ai parcouru des vignes, des coteaux et des collines, j’ai poussé les portes des églises désertes pour être subjugué par les chefs d’œuvre d’art gothique et roman, je me suis attardé dans les marchés dressés au cœur des villages, je me suis attardé dans les fermes de plaine et d’altitude. Au terme de tant d’errances et de pérégrinations j’ai compris à quel point l’esprit français, malgré ses traits multiples, demeurait unique de par son héritage et son patrimoine d’humanité. Ainsi je découvrais que Paris n’était qu’une scène, une façade, et que l’esprit Français qui sut conquérir le monde lui venait de ses provinces. Paris n’était qu’un être maniéré juché sur les épaules des provinces comme le serait un nain grimaçant installé sur les épaules d’un géant. Aujourd’hui, ayant définitivement effacé de mon esprit le miroir aux alouettes de la notoriété parisienne, je me retrouve dans le peuple de France qui semble réclamer à ses élites, d’une voix de plus en plus ferme, le respect et la célébration de son patrimoine face au monde. Et j’apporte désormais ma voix à ce concert vivifiant qui enfle chaque jour, sans discontinuer. Dans un tel concert, une voix persane ne serait pas de trop pour apporter un éclairage venu d’ailleurs sur la grandeur de la culture française. A chercher et à retrouver, loin de la capitale.

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