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Saeed MIRZAYI

« Après ma mort si tous ceux que jai peint, écrit et chanté disparaissaient, ça me parait même tout à fait bien. Je crois que chez les sikhs on mettait les gens sur un grand feu avec tout ce quils avaient fait dans leur vie et cétait terminé ».

Serge Rezvani

Serge Rezvani, né le 23 mars 1928 à Téhéran, est un peintre, un romancier, un dramaturge, ainsi qu’un auteur-compositeur-interprète de chansons. Il a écrit plus de quarante romans, quinze pièces de théâtre et deux recueils de poésie. Il est l’auteur de plus de cent-cinquante chansons, dont le célèbre Tourbillon (de la vie), interprété par Jeanne Moreau dans le film Jules et Jim, ainsi que de J’ai la mémoire qui flanche, également interprété par Jeanne Moreau. Il a signé ces chansons sous le pseudonyme de Cyrus Bassiak, ce qui signifie en russe « va-nu-pieds ».

Ce texte tentera de parcourir le cours de sa vie à travers son œuvre artistique, à l’aide de ses entretiens ainsi que de ses écrits autobiographiques. Nous allons regarder de plus près sa philosophie et son opinion sur la vie et sur l’art, deux éléments à peine séparables chez Rezvani. Car il est bien l’artiste qui se confond avec son œuvre, et qui crée son œuvre à partir de ce qu’il vit. L’art, pour Rezvani, est une prise de conscience, un chemin spirituel vers la connaissance, « un moyen d’extraction de ce qu’on ne sait pas ». Il ne « produit » jamais pour être vu ni pour vendre son œuvre. Il est un artiste qui crée son œuvre car la création de celle-ci lui est indispensable, en tant qu’artiste.

Rezvani a connu une enfance difficile et pleine d’obstacles. Très tôt, il voyage à travers divers pays et ne vit pas longtemps au côté de ses parents. Tous ces événements, bien qu’ils soient compliqués à vivre pour un enfant, suscite plus tard en lui un détachement et une grande liberté vis-à-vis des différentes cultures qui le nourrissent et des différentes formes artistiques qu’il utilise, de même que dans son rapport avec la vie même.

Né en 1928 à Téhéran, en Perse – actuellement Iran – d’un père persan, Medjid-Kahn Rezvani et d’une mère juive émigrée russe, Serge Rezvani arrive en France à l’âge d’un an, avec sa mère. Jusqu’à l’âge de sept ans, il ne parle que le russe, quand sa mère – atteinte du cancer à une époque où l’on amputait les membres des malades – doit le laisser dans un pensionnat pour immigrés russes, le temps qu’elle se soigne. Serge Rezvani apprend alors le français. Son départ le laisse seul. Il dit : « Je n’avais rien, ni jouets, ni vêtements. Je me suis toujours senti de nulle part, sans attaches matérielles. »

Sa mère meurt jeune, dans le ghetto de Varsovie en 1938. Alors âgé de 10 ans, son père, qui est un grand magicien tout autant qu’un charlatan diseur de bonne aventure, le récupère – quasiment de force – en Suisse où il se trouvait, et Serge commence à vivre une vie tourmentée qui le conduit dans diverses pensions d’émigrés russes en région parisienne, tenues par des Russes blancs, avec pour seul havre intermittent le foyer de son père, homme à femmes délaissant sans scrupule son enfant, et ce jusque pendant la Seconde Guerre mondiale.

Durant tout ce temps, il a pris l’habitude de s’évader par le dessin. En conséquence, à quinze ans il s’enfuit d’une de ces pensions pour devenir peintre et découvre alors la liberté et la précarité dans le Paris occupé, à Montparnasse. Plus tard, dans l’après-guerre, il fait partie d’un groupe de jeunes peintres abstraits. Plus tard encore, quand d’autres formes artistiques prennent plus de place parmi ses activités, il abandonne la peinture pendant trente ans, mais y revient finalement car peindre reste pour lui « une prise de possession sensuelle de l’univers ».

       Le style de ses peintures évolue et se transforme avec le temps. Après la guerre, il fait partie des jeunes peintres abstraits pour lesquels la peinture figurative est démodée. Il est inspiré par Kandinsky. Dans les années soixante, il fait des grandes toiles plutôt réalistes. Et plus tard, dans les années quatre-vingt-dix où son occupation principale devient l’écriture, il peint des séries de tableaux plutôt figuratifs quand il ne veut pas écrire. Toutes ces séries sont de vingt tableaux, jusqu’à épuisement des thèmes.

Ainsi explique-t-il son point de vue sur son activité de peintre, durant sa jeunesse : « Je voulais vivre la peinture – car peindre, c’était avant tout pour moi une façon de vivre – et non pas produire des tableaux. Je ne gardais rien de ce qui sortait de mes mains ; les dessins tombaient à terre sans que je me donne la peine de les ramasser ; pendant des mois, je peignais sur la même toile que je grattais lorsque la couche en devenait trop épaisse. J’aimais l’acte de peindre, j’aimais la vie qu’imposait l’acte de peindre, j’aimais l’extraordinaire tension qui me mettait en quelque sorte hors de moi lorsque, debout devant la toile, je n’étais plus moi mais ce qui se faisait sur la toile. »

Sa première œuvre, qui le fait sortir de l’anonymat, est un beau livre : Elle se fit élever un palais, qu’il réalise avec Paul Éluard en 1946. Le texte de Paul Éluard est constitué du poème éponyme et Serge Rezvani l’orne de gravures faites sur le bois de caisses à savon qui servent de poubelles dans les rues de Nice, où il lui arrive de séjourner, et agrémente chaque exemplaire de vignettes originales. Il a alors 18 ans, et n’a pas le sou.

 Il parle de cette période, et de la réalisation de ce livre, de la sorte : « Ne pouvant plus peindre faute de toiles et de couleurs, la nuit j’allais voler des poubelles, à l’époque de simples caisses de bois. Me servant des planches brutes, je gravais des profils de femme. Ensuite, en les encrant, je tirais sur une feuille de papier ces silhouettes de chair en réserve, dont la blancheur nue naissait des nœuds, veines, striures du bois vivant par le tremblé d’une richesse de dentelle de Chine. Paul Éluard vit par hasard les premiers tirages de ces gravures chez Monny de Boully. Il voulut me rencontrer. Ces profils de femmes verticales coïncidaient avec un rêve qu’il avait célébré par un poème. Pendant six mois je tirai chez Mourlot les planches de ce livre (…) j’allais souvent chez Éluard pour lui montrer les planches au fur et à mesure que je les tirais. Avant même que je ne sorte les gravures, il me faisait asseoir à table et m’apportait du pain et du fromage. Je mourais de faim, il le savait. »

C’est après la sortie de ce livre qu’il commence sa carrière de peintre, en partageant un atelier avec Pierre Dmitrienko et Jacques Lanzmann, le frère de sa première épouse. Et puis à partir de 1947, il participe aux expositions du groupe « Les Mains éblouies » à la Galerie Maeght (d’Aimé Maeght) avec, outre Dmitrienko et Lanzmann, Jean Signovert. Il travaille ensuite avec Raymond Mason, qui tiendra une place importante dans son évolution artistique Ils partagent alors un atelier avec Jacques Lanzmann.

​En 1950, Rezvani signe 80 dessins dans le beau livre de son père Medjid-Kahn Rezvani, Les coussinets de la princesse, ou le jeu des tomates par l’image.

La même année, Serge rencontre Danièle, la femme de sa vie, qu’il appelle Lula. « ce fut immédiat, et pour toujours ». Avant de faire sa connaissance, il avait été marié très peu de temps avec Evelyne Lanzmann, comédienne française, sœur de Claude et Jacques Lanzmann.

Lula prendra place au centre de son travail artistique, et sera le sujet de plusieurs de ses romans. Ils mèneront une longue vie ensemble, avant que Lula ne meure. Le père de Lula est le chef de cabinet du Premier ministre de l’époque, et leur famille est issue de la descendance de George Sand. Serge Rezvani raconte : « Il ne voulait pas qu’elle soit avec un étranger, un Juif iranien, un bâtard. Elle laissa tout tomber pour venir vivre avec moi. Pendant 50 ans, on ne s’est jamais quittés, pas une nuit, pas un jour, pas un repas. Ce n’était pas une décision volontaire de notre part, nous avions simplement un tel plaisir à être ensemble. »

Dès les années 1950, Serge Rezvani acquiert une notoriété avec ses tableaux abstraits. Il est exposé par la galerie Berggrüen (Paris, 1953) et par Lucien Durand, chez qui il côtoie les peintres de sa génération, tels que Dmitrienko et Arnal. Plus tard, la Hannover Gallery de Londres exposera également ses œuvres. Vers 1956, pendant une période assez courte, Serge Rezvani dessine également quelques vitraux. À cette époque il est sans argent, et des prêtres dominicain qui admiraient sa peinture lui proposent de réaliser des vitraux. Ainsi Rezvani réalise les 150m² de vitraux en dalles de verre de couleur de l’église moderne Sainte-Anne de Saint-Nazaire.

Pour Rezvani, l’acte de peindre est un acte fusionnel entre le peintre et son sujet, tout comme fusionnent l’être amoureux et son objet d’amour :

« L’acte de peindre est, avant tout, une prise de position sensuelle de l’univers ; une sorte d’identification se produit entre vous et ce que vous cherchez à capturer par l’action de peindre. Le peintre se travestit sensuellement en ce qu’il peint. Il devient femme, pomme, fleur, lumière, je ne connais pas de communion plus complète – à part la fusion de l’amour. Peindre c’est aimer. J’aimais, oui, j’étais rempli d’amour pour tout ce que je voyais, pour tout ce que je touchais, je vivais dans une buée d’amour … »

À la fin des années 1950, Rezvani, alors peintre, commence à composer des chansons. La musique prend de plus en plus d’espace dans sa vie et, après plus de vingt ans de peinture, en 1967 environ, la peinture perd toute signification pour lui et il se tourne dès lors vers l’écriture. Aujourd’hui il définit la peinture comme un moyen d’expression qui a donné sa place à un autre pendant trente ans :

« Je suis allé de la peinture à la musique à un certain moment parce que le silence de la peinture est très lourd. La manque d’humour de la peinture est parfois difficile à supporter, donc ça m’a conduit à l’écriture. Finalement, je dirais que je suis une petite civilisation à moi seul. Ça veut dire que je n’ai pas plusieurs flèches pour mon arc, j’ai plusieurs arcs pour un flèche. Ça veut dire que j’ai plusieurs moyens de propulsion, mais toujours dans la même recherche. Que ça soit même la musique. »

Il compose ses premières chansons, destinées à amuser sa femme Lula, sur une guitare offerte par Francesca Solleville. Ces chansons étaient connues de leur seul cercle d’amis : Jean-Louis Richard, Jeanne Moreau, Madeleine Morgenstern, Francesca Solleville, Boris Vian et François Truffaut, qu’il rencontre grâce à Jeanne Moreau. Mais également Maurice Alezra, Marianne Feld et Jean-Claude Vignes. Ces chansons servent alors de prétexte à de petites fêtes chez les uns ou les autres.

Mais les chansons de Rezvani ne resteront pas pour toujours dans son « journal intime ». Elles contribuent à faire de Jules et Jim et de Pierrot le fou des films cultes de la Nouvelle Vague. Et Serge Rezvani devient dès lors, bien malgré lui, l’un des compositeurs associés à ce courant du cinéma français. Ses chansons apparaissent également dans d’autres films, comme Peau de banane de Marcel Ophüls et Dragées au poivre de Jacques Baratier.

C’est grâce à François Truffaut, qui adorait ses chansons, que Serge est apparu pour la première fois sur les écrans des cinémas, en 1961. Un jour, Truffaut lui demande s’il peut utiliser une de ses chansons pour le film Jules et Jim qu’il avait alors en préparation, ce que Serge accepte. On y voit Serge Rezvani accompagnant à la guitare Jeanne Moreau pour la chanson Le Tourbillon (de la vie).

C’est ainsi qu’il décrit l’histoire de sa première collaboration avec les cinéastes de la Nouvelle Vague, un événement imprévu qui change sa vie pour toujours :

« Truffaut, lui qui pouvait être très dur en affaire, était l’être le plus doux du monde avec mes chansons. Un jour, il est venu me voir, il m’a dit : « Serge, vous accepteriez de me donner une chanson ? » Parce que j’étais très sauvage et que je ne voulais absolument pas entrer dans le système, j’ai dit oui, bien sûr. Après il est revenu me voir et m’a dit Serge est-ce que vous accepteriez d’accompagner Jeanne Moreau à la guitare ? J’ai dit oui pourquoi pas ? Après il est revenu, il a dit : vous voulez bien faire un petit rôle ? J’ai dit oui. Donc on a fait ce film et cette chanson m’a permis tout simplement de vivre. Je pense que François, dans son esprit, avait compris qui j’étais et savait que si ça marchait une de mes chansons, je serais libre jusqu’à fin de mes jours de faire ce que je voulais de mon art et quel art que ce soit. »

Serge Rezvani avait composé cette chanson sept ans plus tôt pour Jeanne Moreau, qui n’avait de cesse de se séparer de son compagnon du moment, Jean-Louis Richard, meilleur ami de Serge à l’époque. Serge joue dans le film un second rôle, celui d’Albert, sous le pseudonyme de Cyrus Bassiak. Il signe à l’origine ses chansons sous un pseudonyme afin de garder son anonymat, avec l’idée qu’un succès du film l’éclairerait trop :

« Pour différencier mon activité de compositeur de mon activité de peintre, je me suis camouflé derrière un pseudonyme, Cyrus ou Boris Bassiak. »

« Bassiak » signifie « va-nu-pieds » ou « vagabond » en russe. Boris est son prénom de naissance, et Cyrus le prénom – également russe – que lui donnait sa mère lorsqu’il était enfant.

​Le succès, en quelques mois, du «Tourbillon» conduit en 1963 Jeanne Moreau, sous la houlette de Jacques Canetti, à enregistrer un premier trente-trois tours de chansons de Rezvani, intitulé Douze chansons de Bassiak, album s’ouvrant par la célèbre chanson «J’ai la mémoire qui flanche». Ce disque obtiendra le Grand prix de l’Académie Charles-Cros en 1964.

Rezvani écrit plus de cent cinquante chansons : « Ces chansons qui ont fait le tour du monde, et dont certaines le font encore aujourd’hui, sont mon journal ; mon journal chanté. À chaque fois qu’il y a un nouvel événement dans ma vie, il y a toujours une chanson qui en garde la trace. » Et c’est peut-être pour garder la trace de ce qu’il a vécu dans sa jeunesse qu’il a écrit Je ne suis fille de personne. Interprétée par Jeanne Moreau en 1966, cette chanson fait partie des trois titres qui étaient enregistrés mais laissés de côté au moment de la sortie de disque Douze nouvelles chansons de Bassiak. Les trois titres ont été exhumés plus tard :

« Je ne suis fille de personne
Je ne suis d’aucun pays
Je me réclame des hommes
Aimant la Terre comme un fruit
Aimant la Terre comme un fruit
Au gré de l’amour, je veux m’abandonner
Au rythme des jours et des nuits dévoilées
J’aime le goût d’écume, la saveur des embruns
La douce amertume des brumes du matin
Reverrai-je encore l’automne
Le temps des grandes marées
Puis l’hiver où tout frissonne
Puis un printemps, puis l’été
Toutes saisons pour aimer?
Au gré de l’amour, peut-on s’abandonner
Quand on se souvient ce que sera demain
Contre les humains qui s’aiment dans leur coin?
Les forêts d’acier fleurissent de barbelés
Sommes-nous tous si peu de choses
Des insectes trop petits
Condamnés par quelques hommes
Bouche ouverte sur un cri?
Est-il encore temps d’aimer?

Au gré de l’amour, je veux m’abandonner
Dans un lit de sable, par les vagues bordée
Sous le grand soleil, avant d’être glacée
Au bruit des abeilles, vivre le temps d’aimer
Laissez revenir les neiges
Les feuilles mortes s’envoler
Laissez-moi me prendre au piège
Du doux plaisir d’exister
Laissez-moi le temps d’aimer »

Sa carrière de – paradoxalement – discret auteur à succès ne couvre ainsi que quelques années, de 1961 à 1966 : car moins de cinq ans après le succès du Tourbillon, et alors que les plus grands studios de cinéma américains lui proposent de venir travailler à Hollywood – en contrepartie d’une rémunération conséquente – et qu’on lui demande à la même période d’écrire pour Juliette Gréco, Brigitte Bardot ou Serge Reggiani (dont Jacques Canetti veut faire un chanteur), Serge Rezvani décide de raccrocher sa guitare :

« Je n’ai pas voulu exploiter mes chansons et je les ai refusées à tous les gens qui chantaient, à part Jeanne Moreau et Mona Heftre, une jeune comédienne qui a joliment chanté mes chansons. Je n’ai pas voulu entrer dans le show business. Ça a toujours été par amitié et sympathie. Mes chansons sont fragiles ; c’est mon journal et ma biographie.  C’est quelque chose que je fais sur trois notes de guitare, ce n’est rien. C’est pour ça aussi qu’elles entrent facilement dans l’oreille. Elles n’ont pas été exploitées, mais ce n’est pas un problème et ce n’est pas ça qui m’intéresse. Ce n’est pas du tout une ascèse. Je ne suis pas quelqu’un de pur et ascétique du tout.

Je suis curieux et je suis surtout curieux de ce que je ne sais pas ; de moi. Qu’est-ce qui est en moi ? Parce que ce qui est en moi, c’est ce qui est en nous tous.

C’est un chemin qu’il faut prendre tranquillement tout seul et avec curiosité, humour et distance. Il ne faut jamais se prendre au sérieux non plus. Donc parfois on fait une chansonnette de trois notes. Mais ces trois notes sont parfois plus importantes qu’un grand livre de philosophie. Donc il faut garder cette espèce de fraîcheur. C’est ça la question : comment rester frais, proche de l’enfance et en même temps en étant très chargé. De se charger tout le temps de tout, de toute humanité ; mais que ça sorte comme un petite gazouillis d’oiseau, que ça soit trois fois rien. »

Sur le chemin artistique de Rezvani, ces chansons jouent un autre rôle important ; elles amènent surtout le peintre vers l’écrit :

« J’ai toujours eu la nostalgie de l’écriture. Je suis arrivé à écrire par les chansons et j’ai éprouvé le sentiment d’une grande délivrance le jour où, grâce à elles, j’ai trouvé la voie. J’ai écrit mes premiers livres comme j’écrivais mes chansons. J’emploie des moyens différents mais tout ce que je fais est un ensemble. »

En 1965, Rezvani part de sa chanson J’ai la mémoire qui flanche pour écrire sa première pièce de théâtre, Les Immobiles, dans laquelle un vieil homme dont la mémoire fuit s’efforce de retrouver son passé en écrivant quelques couplets. Avec Les Immobiles, il approfondit une nouvelle forme d’écriture. Ensuite il écrit Rémora, qui sera mis en scène par Michel Berto au Petit Odéon. Dès lors, il alterne romans et récits autobiographiques, et peint (Les Horreurs de la guerre électronique en 1970, ou Les Grandes Marines en 1975).

Les premiers écrits non théâtraux de Rezvani sont deux autobiographies-chroniques intimes : Les Années-lumière (1967) où il raconte son enfance et sa jeunesse, puis Les Années Lula (1968) où il décrit sa rencontre avec Lula. Ces deux œuvres lui valent la reconnaissance du milieu littéraire et du public, et le consacrent en tant qu’écrivain. Suivent Coma, Les Américanoïaques et La Voie de l’Amérique, trois romans parus en 1970.

Rezvani a consciemment échappé à toutes les catégories pour pouvoir conserver sa liberté artistique, pour pouvoir créer, rester curieux et se surprendre dans son travail :

« Quand on me disait vous êtes peintre ? Je disais non, j’écris ! Vous faites des chansons ? Non je peins ! Toute ma vie n’était que d’échapper à une catégorie, d’échapper à un métier, d’échapper là on vous coince. Et quand on me dit vous êtes écrivain ? Je dis non je chante, j’écris des chansons ou bien je peints. J’échappe à ces catégories parce que je suis pluri-in-disciplinaire. Je suis indiscipliné sur les disciplines. Ce n’est pas par dandysme, c’est pour ne pas être engagé en quoi que ce soit. Je suis plus du côté de la création que de la réalisation des choses. Je suis curieux de ce que je ne sais pas.

 L’art pour moi est un moyen d’extraction de ce qu’on ne sait pas.

Ce n’est pas un aboutissement, au contraire c’est un non-savoir qu’on essaye de sortir de soi parce qu’on a en nous des choses extraordinaires, qui ne peuvent pas sortir si elles sont officialisées ou si elles sont dans des schémas. Donc ma façon de m’exciter à créer, c’est de sortir des schémas et des possibilités de rentabilité. Je n’ai besoin ni d’argent ni de la « réussite ». Ma réussite est ailleurs : elle est vraiment dans ma curiosité et dans la surprise. »

Rezvani est un artiste pluri-in-disciplinaire mais aussi un artiste pluri-sans-nationalité ! « Il n’est fils de personne » et « n’est d’aucun pays ». Et pourtant, il a écrit une pièce de théâtre à propos de l’Iran. À la fin des années 1960, il est contacté par le Premier Ministre iranien de l’époque, qui lui propose de lui acheter des toiles et de mettre à sa disposition un atelier immense. Cela intrigue Serge Rezvani, qui commence alors à faire des recherches, à rencontrer des opposants au régime du Shah d’Iran. Cela le conduit à écrire la pièce de théâtre Le Camp du drap d’or, sous la forme d’une satire politique critiquant les célébrations de Persépolis du Shah d’Iran, et stigmatisant la complaisance des pays occidentaux à l’égard de ce régime sanglant :

« Je ne me suis jamais senti Iranien. Si je me suis engagé, c’est malgré moi, pour des raisons humanitaires. Il fallait sauver des vies. » Cet engagement lui vaudra de figurer sur la liste noire des condamnés à mort de la Savak, la police politique d’Iran. Serge Rezvani propose sa pièce à Lucien Attoun, qui créait alors son Théâtre Ouvert. Celui-ci l’accepte, et en fait l’ouverture de sa programmation au Festival d’Avignon de 1971 à la Chapelle des Pénitents blancs. La pièce est montée par Jean-Pierre Vincent et Jean Jourdheuil.

Par la suite, Serge Rezvani écrit une deuxième pièce sur l’actualité, Capitaine Schelle, capitaine Eçço, qui dénonce tout ce qui se passe autour du pétrole et la violence du capitalisme occidental. Georges Wilson, directeur du Théâtre national populaire de Chaillot, l’accepte. La pièce est mise en scène en 1970, à nouveau par Jean-Pierre Vincent et Jean Jourdheuil. Puis en 1977 est montée La Mante polaire par Jorge Lavelli avec Maria Casarès dans le rôle-titre, au Théâtre de la Ville.

Depuis les années soixante-dix, Serge Rezvani consacre l’essentiel de son temps au roman et au théâtre, en renouant de temps en temps avec la peinture et la chanson :

« Je n’ai pas de message ; c’est ce que disait Nabokov aussi. Je n’ai pas l’ambition de transmettre quoi que ce soit. Ce qui me plaît est de rencontrer de temps en temps quelqu’un qui est en phase avec ce que j’ai fait, ça me suffit. Il n’y a rien à transmettre. Chacun doit trouver sa question. D’abord il faut se poser la question qui nous concerne profondément. C’est très difficile parce qu’il y a beaucoup de bruit et beaucoup d’agitation. Je me suis mis toujours à l’écart parce que j’aime bien cette espèce de silence et ne pas avoir d’autre interlocuteur que moi-même. Et j’écris les fictions qui sont des fictions essentielles à mon sens et pour quelques-uns qui sont au même niveau que moi –je le dirais sans orgueil – et qui se mettent en phase ; c’est arrivé quelques fois. »

L’écriture autobiographique de Rezvani est intime, elle traverse les jours, en associant sa longue félicité de couple, les rappels du passé, les arrangements nécessaires avec le présent. Mais tous ses textes sont étonnamment sincères et exigeants avec ses thèmes de prédilection comme la beauté, l’amour, la création, la vie et l’art.

En 1972 il écrit un roman, Mille aujourd’hui, dans lequel il « tournoie contre la Babel électronique ». Il poursuit ensuite ses portraits de couples atypiques dans Feu (1973), évoque le couple nomade dans Foukouli (1974), et continue son œuvre autobiographique avec Le Portrait ovale (1976), Le Testament amoureux (1981), le journal Les Variations sur les jours et les nuits (1985), J’avais un ami (1987), Les Repentirs du peintre (1993) où il évoque ses allers-retours entre peinture et littérature, Le Roman d’une maison (2001) consacré, avec photos et dessins à l’appui, à La Béate, la propriété nichée dans le massif des Maures, où Lula et lui ont vécu pendant quarante ans, et enfin L’Éclipse (2003) consacré à la maladie d’Alzheimer dont souffre sa femme.

Ses romans de fiction sont Les Canards du doute (1979), La Table d’asphalte (1980), La Loi humaine (1983) et Le Huitième Fléau (1989). Il publie également de nombreux autres romans, dans lesquels il semble poursuivre une véritable poétique du désastre, La Traversée des monts Noirs (1992), La Cité Potemkine (1999) ou encore L’Origine du monde (2000, éditions Acte Sud).

  Son travail avec le théâtre ne s’arrête jamais. Il continue à écrire pour la scène, et ses pièces continuent à tourner en France. En 1988-1989, deux courtes pièces, Jusqu’à la prochaine nuit (avec Anna Tatu), suivi de Na (avec Éléonore Hirt), sont créées par Pierre Chabert (1938-2010) à l’Avant-Scène de Marseille. Na est reprise en 1989 au Studio des Champs-Élysées, puis en octobre 1996 dans une mise en scène d’Hervé Taminiaux sur la Scène nationale d’Albi.

Au printemps 1994, La Glycine est présentée par la Comédie-Française dans une mise en scène de Jean Lacornerie au Théâtre du Vieux Colombier (avec Roland Bertin), en même temps qu’une exposition de ses dernières peintures – Repentirs – est organisée à la galerie Weill-Seligmann. Au théâtre, il retrouve ses origines russes. À la demande de Jacques Lassalle, Serge Rezvani signe la traduction d’une nouvelle version de Platonov d’Anton Tchekhov, que Jacques Lassalle met en scène à la Comédie Française en novembre 2003.

Rezvani a également écrit de la poésie : Double Stance des amants (1995), Élégies à Lula (1999), et des essais comme La Folie Tintoretto (1994), ou La Femme dérobée (2005).

Dans les années 1990-2000, Rezvani accompagne au quotidien sa femme Lula, atteinte de la maladie d’Alzheimer. En 1999, il se remet à la peinture, de même qu’à la photographie et aux collages, et présente l’exposition Femme donna à Venise. Il reprend l’écriture de chansons auprès de Mona Heftre, après tant d’années passées loin de la composition. Ces activités l’aident à supporter l’impuissance devant laquelle il se trouve face à cette terrible maladie qui l’éloigne inéluctablement de l’être aimé chaque jour.

En 2003, il publie un livre en hommage à sa femme, L’Éclipse, dans lequel il évoque la maladie dont elle est atteinte. Après le décès de Lula en décembre 2004, au bout de dix années très difficiles, il songe à mettre fin à ses jours. « Ce que nous avons vécu ensemble était si fort que si elle était morte subitement je me serais suicidé. Mais pendant plus de dix ans, elle a eu l’extraordinaire élégance de me permettre de m’habituer à son absence. » « J’ai cru ma vie finie, je n’attendais même pas la mort car se figurer sa propre mort, c’est se situer encore dans la vie. »

Dans les années qui suivent la mort de Lula, l’écriture devient un remède à cette douleur profonde. En 2004, il publie un recueil de nouvelles comiques intitulé Les Voluptés de la déveine, qui prend pour héros l’un des personnages de son roman L’origine du monde. En 2012, il écrit Ultime amour, récit terrible de ses derniers moments avec Lula, et témoignage de sa reconnaissance infinie pour elle, celle qui l’a « tiré par la main ». Puis il écrit trois romans : Vers les confins (2014), Le corps d’Hélène (2015), et Histoire masquée (2018).

« J’ai tendance à croire que je ne referais plus une chose et j’y reviens quand même. C’est une grande spirale.  Il y a dans la nature ceux qui sont mimétiques, ceux qui restent sur place ; il y a ceux qui font front, les taureaux qui s’entretuent pour finir ; et puis il y a ceux qui volent, et bizarrement ces lézards qui rampaient sur terre, tout d’un coup il leur pousse des ailes.

La fuite est une des choses les plus extraordinaires qui soit.

Je pense d’un point de vue philosophique. C’est très enrichissant et ça fait pousser des ailes aux lézards, ce qui est magnifique. Et je suis de la fuite. Il faut d’abord être très libre d’esprit pour s’en aller. Déjà les lézards abandonnaient leurs queues, qui restaient à bouger pendant que leurs corps s’en allaient. L’envol est une des choses les plus belles inventées par des vivants. »

Le 13 octobre 2018, France Culture et le Théâtre de la Ville s’associent pour fêter le « centenaire moins dix » de Serge Rezvani en lui offrant l’espace d’un plateau et d’un théâtre pour voyager dans ses romans, ses chansons, son théâtre, et ses paroles : littérature avec des lectures d’extraits de quatre romans choisis parmi la vingtaine qu’il a publiés, théâtre avec la lecture de Capitaine Schelle capitaine Eçço, chansons et rencontre grâce à Helena Noguerra qui entretient un dialogue artistique avec Rezvani depuis de longues années. « Une journée de vie et de création, autour d’un artiste qui a fait de sa vie une œuvre d’art » comme l’annonce l’affiche de l’événement.

« J’ai eu la chance de « réussir » chaque partie artistique que j’ai choisie à chaque moment de ma vie et au moment de la réussite je partais, je me défilais. Quand je me suis mis à écrire j’ai été sélectionné trois fois pour des prix. À chaque fois, je ne suis pas allé le chercher. Quand j’ai fait de la musique, j’ai été invité à Hollywood pour vivre et faire de la musique de film à Hollywood, un producteur est venu me solliciter, j’ai dit non. Je n’avais pas envie d’être fixé. Je suis encore le même, j’ai toujours évité d’officialiser ce que je faisais. »

Rezvani a réussi à garder sa liberté dans ses choix artistiques. La peinture, l’écriture de pièces de théâtre, de récits ou de romans, les chansons et la musique, étaient tous comme des couleurs différentes qu’il a utilisées pour peindre le tableau de sa vie. Il les a toujours gardées sur sa palette et les a mis sur sa toile quand il le fallait. Il a évité d’être figé, d’être fixé quelque part. Il n’a jamais voulu stagner. Il n’a jamais cherché la réussite et pourtant il a réussi à faire un grand tableau de toutes les couleurs ; il n’a jamais voulu être célèbre et pourtant l’est devenu. Ce qu’il voulait, c’était savoir ce qu’il ne savait pas, comprendre le mystère de la vie, de l’existence et de l’art, quel que soit son moyen de recherche. Il a pris le chemin de la fuite pour s’envoler. Fuir les bruits du monde comme le fait un moine pour écouter ce qui résonne en lui. Il a voulu se faire pousser des ailes.

Les références :

  1. Site officiel de Serge Rezvani :

https://www.sergerezvani.com

  1. Hommage à Serge Rezvani, entretiens avec France Culture, Mars 2018 : https://www.franceculture.fr/emissions/fictions-theatre-et-cie/hommage-a-serge-rezvani-suite-de-fils-de-personne

  2. Le tourbillon de ma vie : entretiens avec Michel Martin-Roland, 2015, Ecriture.

  3. «Ultime amour», de Serge Rezvani : le nouveau tourbillon de Rezvani, Xavier Houssin, Le monde :

https://www.lemonde.fr/livres/article/2012/02/23/ultime-amour-de-serge-rezvani_1647127_3260.html

  1. Evènement du théâtre de la ville, Une journée avec Serge Rezvani :

https://www.theatredelaville-paris.com/fr/spectacles/saison-2018-2019/temps-forts/une-journee-avec-serge-rezvani

  1. Fils de personne, l’émission de France Culture sur Serge Rezvani :

https://www.franceculture.fr/emissions/fictions-theatre-et-cie/serge-rezvani-fils-de-personne

  1. La nouvelle vague n’a rien construit, Entretiens avec Parviz Jahed, BBC persan, 2012 :

http://www.bbc.com/persian/arts/2012/05/120502_l41_cinema_music_serge_rezvani

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