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Reza AFCHAR NADERI

A quoi sert l’épopée ? A quoi servent les mythes ? Quelle est leur fonction à travers les âges ?  Dans l’ère postmoderne que nous vivons il y a lieu de s’interroger sur de tels phénomènes et sur la « généalogie » des mythes ou des légendes patriotiques, ces derniers les plus mobilisateurs parmi les représentations idéalisées des peuples.

Au début il y eut les cosmogonies. Des récits racontant l’univers qui nous entoure. Comment notre monde a-t-il vu le jour ? Pourquoi l’aurore ? Pourquoi la nuit ? Pourquoi les saisons ? « L’imagination primitive », expression chère aux anthropologues, serait la clé de ces récits habillant de logique humaine des manifestations hors normes qui les dépassent.

L’objet de cet article est d’ouvrir les portes d’un travail de recherche de plusieurs années sanctionné par un doctorat de littérature persane : Le mythe du forgeron dans Le Livre des rois (Shahnameh) de Ferdowsi. Ce travail a pris la forme d’une publication réalisée par les éditions L’Harmattan en mai 2018.

Kaveh, le forgeron en question, figure mythique et légendaire par excellence de la littérature persane, concentre en lui toute la sensibilité patriotique iranienne mais intègre également une rare complexité en raison de la polyvalence de l’image du forgeron et de la manière dont elle a été exploitée au sein du système idéologique propre aux dynasties perses préislamiques.

En premier, il convient de débroussailler le mythe « professionnel » du forgeron, artisan doté d’un rang particulier dans les sociétés primitives en raison d’une maîtrise d’un art exceptionnel qui est le travail du fer. En effet, pour ces sociétés, la Terre est « femme », comparable au ventre maternel et porte dans ses entrailles les métaux qui croissent dans son sein. Les mineurs procèdent à son accouchement puis les forgerons « éduquent et structurent les enfants de la Terre-Mère, participant par leur œuvre à la plénitude de sa sacralité » (Deluzan, « Métallurges »). Le forgeron se voit ainsi à l’origine d’une expérience « magico-religieuse » dans sa relation avec la Substance. Cette expérience devient monopole et se transmet par les rites initiatiques des métiers (Eliade, Forgerons). Or ce « maître du fer », également « maître du feu » est susceptible de valorisations différentes : il peut être divin ou démoniaque. Il existe un « feu céleste » qui coule devant le trône de Dieu, et, dans la Géhenne, brûle le « feu infernal » (Ibid).

Autrement dit il est question d’un feu d’en haut et d’un feu d’en bas. Le forgeron à qui il appartient d’exploiter deux régions sacrées (ciel puis terre) devient un être d’exception, une sorte de médiateur, de lien entre les divinités ouraniennes et les puissances chtoniennes : il a affaire à la fois à une production céleste « masculine » matérialisée par les météorites et au minerais engendré par les entités relevant du règne de la « Terra Genitrix » (Ibid).

Dans les deux cas le fer est chargé de puissance sacrée. La manière dont cette puissance sacrée se manifestera après que le métal aura été travaillé par le forgeron est fonction de la forme et de l’emploi qui lui seront réservés. En effet, le caractère ambivalent du fer peut à la fois conduire l’homme à la « civilisation » (agriculture) ou à la « guerre », le triomphe militaire homologué à un « triomphe démoniaque » (Ibid).

Dans le cas qui nous intéresse, il est à noter que les notions d’arme et d’outil ne sont pas nécessairement distinctes l’une de l’autre. Cet aspect vient de ce que dans la mentalité primitive la création et le combat vont souvent de pair. Ainsi, la foudre et le tonnerre, symboles de l’activité céleste, deviennent souvent armes et outils cosmogoniques. Il va de soi que celui qui, par sa possession du « secret occulte de fabrication », prend place dans la grande mythologie du savoir-faire, celui-ci engage ses dons dans la création d’un monde qui se veut à l’image de modèles divins : l’artisan devient « substitut de l’organisateur du monde ».

Une fois campées ces structures élémentaires de l’imagination primitives il devient possible de mettre en lumière la façon dont elles sont exploitées, voire « détournées » dans le récit du Livre des rois au profit d’une idéologie spécifique. En effet, si à un moment de l’histoire les forgerons ont commencé à être considérés comme des démiurges, avant qu’ils n’engagent leur action en faveur de l’humanité, les poètes ont attribué aux dieux la révélation des arts et de l’artisanat. Le forgeron deviendra par la suite un « relais mythologique » parmi les hommes.

Le monde selon les « premiers créés »

On peut alors s’interroger sur la part de civilisation revenant aux uns et aux autres : des dieux ou des hommes, lesquels ont œuvré le plus en faveur de l’humanité ? Dans le cas du Livre des rois, disons-le sans détour, ce seront des « rois d’essence divine » qui tiendront le haut du pavé. Seuls des souverains civilisateurs des premiers temps de l’humanité, les « Pishdadiens », dotés du « farr » (aura ou grâce divine) tiendront un tel rôle, les artisans à proprement parler relégués au rang d’exécutants.

Les Pishdadiens – dont l’étymologie renvoie aux « premiers créés » en langue avestique – de l’histoire de l’Iran ont leur destin confondu avec celui du monde. Dans le livre de Ferdowsi ce sont des créatures semi divines qui occupent les tout premiers chapitres du Shahnameh. Ils initient une longue chaîne de maîtres du monde iranien constituée d’une cinquantaine de souverains, depuis Keyoumars jusqu’à Yazdeguerd III, le dernier des Sassanides.

Les Pishdadiens en question feront une entorse à la règle commune en s’attribuant l’exclusivité de l’œuvre civilisatrice. Ne sera héros civilisateur que celui d’ascendance royale et doté du « farr ». Les artisans « humains », quant à eux, n’assureront plus la fonction d’intermédiaires entre les dieux et les peuples comme dans les sociétés primitives. Ainsi, durant la période fondatrice correspondant aux premiers chapitres du Shahnameh, ce seront des rois qui enseigneront aux hommes tous les arts de même que l’organisation de la société. En voici la progression :

Le premier roi, Keyoumars (av. gaya = vie ; maretan = mortel), régna 30 ans. Il est le premier à pratiquer la justice et à enseigner aux hommes à se vêtir et à se nourrir. Le second roi, Housheng (av. hau shyanha = bon choix) régna 40 ans. Il apprit à tirer les métaux de la pierre, maîtrisa le feu et inventa l’art du forgeron. Le savoir technique viendrait donc des sphères supérieures et il faudra être tout autant de naissance supérieure pour les transmettre. Vient ensuite Tahmouras (av. tahma = puissant ; orupa = corps) qui régna 30 ans. Il instruisit les hommes dans l’art de filer et de tisser des tapis. Il domestiqua les animaux. Un jour, il immobilisa Angra Mainyu (Ahriman, roi des démons), sauta sur le dos de la bête puis l’obligea à faire le tour du monde. Alors qu’il était en voyage, les daevas ou divs (démons) se mirent à semer la destruction et Tahmuras dut écourter son périple pour prendre les armes et les repousser. Le Pishdadien captura les deux tiers des agresseurs, et assomma le reste des démons avec son énorme massue. Les divs demandèrent grâce et promirent à Tahmuras de lui livrer un merveilleux secret s’il voulait bien leur laisser la vie sauve. Ce dernier accepta le marché. En retour, les divs lui apprirent à lire, faisant de lui un homme sage et érudit. On notera que le savoir premier vient non seulement des premiers rois eux-mêmes mais également de créatures malfaisantes maîtrisant un tel savoir dont il convient de les déposséder de haute lutte. Les sujets d’Ahriman incarnent le monde d’en bas. Ils sont des créatures terrestres. Les Pishdadiens, eux, tiennent leur savoir du monde d’en haut. Nous assistons là à l’éternel conflit entre l’esprit et la matière.

Le souverain suivant aura pour nom Djamshid (av. yima =pur ; xsaeta = lumineux). Son règne sera de 700 ans. Il enseignera la fabrique des armes, le tissage des étoffes, la construction des maisons et des vaisseaux. Il découvrira les métaux et les pierres précieuses, les parfums et les remèdes. Nous constatons encore une fois que la figure du forgeron, artisan démiurge à l’origine de la fabrication des outils agricoles tout autant que des instruments de guerre est escamotée au profit de celle du roi.

 

Une pyramide sociale originelle

Ce dernier entreprend alors un tout autre chantier qui est celui de l’organisation de la société en quatre classes distinctes. En premier, au sommet de la pyramide sociale, viendra la classe de ceux qu’on nomme « Amousian » et qui seront voués aux cérémonies du culte. Djamshid leur assignera les montagnes pour y adorer le seigneur, « pour s’y consacrer à la religion et se tenir en méditation devant Dieu le lumineux ». La classe d’après prendra le nom de « Nisarian », ceux « qui combattent avec le courage des lions, qui brillent à la tête des armées et des provinces, qui ont à défendre le trône du roi, et à maintenir la gloire que donne la bravoure ». La troisième caste portera le nom de « Nesoudi ». Ce sont ceux « qui ne rendent hommage à personne ; ils labourent, ils sèment, ils récoltent et se nourrissent des fruits de leurs travaux ». La quatrième caste sera celle des « Abnoukhouschi », qui sont « actifs pour le gain et pleins d’arrogance ; les métiers sont leur occupation et leur esprit est toujours en souci ».

Djamshid assigne ainsi à chacun la place qui lui convient, et leur indique la voie, « pour que tous comprissent leur position et reconnussent ce qui était au-dessus et au-dessous d’eux ».

La place du forgeron, de même que celle de tous les artisans, relèvera donc désormais de la quatrième catégorie, celle figurant tout au bas de l’échelle sociale.

L’épisode de Djamshid révèle également la présence d’un symbole fort propre à l’idéologie royale perse : celui du « farr » ou grâce divine : « Après un long règne glorieux il conçut de l’orgueil et le farr se retira de lui ».

L’empire sombre alors dans l’anarchie et les guerriers de l’Iran font appel à un roi arabe, Zahhak, qui s’empare du trône, met en fuite Djamshid et le fait périr en le sciant en deux.

Nous assistons ici à l’impact produit par l’absence du farr, condition à la fois de l’élection royale et de la pérennité de la monarchie. Cette substance intangible venue d’en haut n’est point perceptible par les humains qui doivent l’accepter dans ce « non-état », d’une manière inconditionnelle et sans aucune forme de justification. Le farr habite les individus d’essence supérieure. Quant au mérite personnel, s’il est issu des catégories inférieures, cela ne changera rien quant à leur statut, la grâce en question demeurant destinée aux castes d’en haut.

Avec Zahhak survient une longue ère de despotisme qui battra des records de longévité, soit 1000 ans au cours desquels cette créature au service du démon (Iblis) provoquera la ruine du pays. Le tyran, affublé d’un serpent sur chaque épaule, se doit de les nourrir de cervelle humaine. La jeunesse de l’empire s’en trouvera décimée. Avec lui le monde sobre dans le chaos.

Un vengeur apparaît alors en la personne de Faridoun. Fils de Abtin et petit fils de Djamshid. Il a grandi en secret dans la montagne où il a été nourri par une vache sacrée. Entre temps, un forgeron nommé Kaveh dont les seize fils avaient été immolés par Zahhak pour nourrir ses serpents, fomente une révolte en utilisant son tablier de forge comme étendard. Sous sa conduite le peuple se dirige vers le refuge de Faridoun pour lui faire allégeance. Le jeune prince, voyant le tablier, l’ornera de brocard et de pierreries pour en faire le drapeau impérial de l’Iran qui perdurera triomphalement jusqu’à la fin du règne des Sassanides, dernière dynastie perse à régner sur le royaume.

Le chapitre consacré aux préparatifs du combat de Faridoun contre Zahhak fournit l’illustration même du transfert du pouvoir sacré primitif – privilège de l’artisan – à la royauté. En effet, contrairement au schéma classique où le forgeron mythique apporte son concours direct au dieu de la fertilité en lutte contre le dragon de la sécheresse, ce sera l’héritier de droit divin de la couronne qui, dans le décor du Shahnameh, interviendra personnellement dans le processus de la confection de l’arme destinée à abattre le monstre.

Une structure mythique universelle

L’intervention de l’artisan deviendra secondaire et l’on assistera au scénario suivant : Faridoun réunit autour de lui des forgerons du bazar puis dessine la forme à donner à son arme, celle d’une massue à tête de bœuf. L’idée et le plan reviennent au seigneur, l’exécution aux artisans anonymes. Le jeune prince apparaît alors comme un initié aux arts à l’image de ses ancêtres pishdadiens puisqu’il « manie la compas » et « ébauche » l’objet à créer. La forge de l’arme se fait comme si l’initiative de la création d’une arme exceptionnelle ne pouvait revenir, dans tous les cas, qu’à un représentant de la fonction supérieure. Quant à Kaveh, ayant déjà initié le mouvement de la révolte, il se verra très vite ignoré par le reste du récit et n’apparaîtra plus dans chapitres à venir.

La suite des événements conduira au renversement du règne de Zahhak par Faridoun et l’enchaînement de ce dernier, incarnation du chaos, dans une caverne du mont Demavand. Cet asservissement de la personnification du chaos s’inscrit dans le contexte archaïque d’une rénovation de la nature donnant lieu à la célébration du Nouvel An (Now Rouz). Il semble incontestable que cette fête a des origines indo-européennes, la lutte contre le dragon constituant « un mystère liturgique des premiers temps aryens » (Widengren, Religions). Le triomphe contre le monstre libère les eaux et la pluie coule de nouveau fertilisant la terre. Le scénario est commun entre les thèmes mythico-rituels indiens et iraniens. Le dieu qui, aux Indes, tue le dragon Indra, a pour épithète cultuelle le nom de « Vrtrahan » (celui qui abat le dragon de la pluie « Vrtra »). Dans la tradition iranienne le nom de Vrtrahan ou « Verethraghna », dieu de la victoire, est remplacé par « Thraetaona », forme archaïque de Faridoun. L’épreuve subie par celui-ci est à l’origine du Mehregan, fête automnale de la création.

Cette mise en regard entre traditions indienne et iranienne trouve également des résonances dans d’autres cultures anciennes avec des récurrences structurelles au point que ces correspondances nous ont incité à dresser un tableau à la page 40 du livre où sont répertoriés les protagonistes (héros divin / Artisan auxiliaire / Dragon – Monstre ophidien) de différentes cultures. Soit 11 schémas dotés du même cadre rituel.

Ainsi, dans la tradition égyptienne, le dieu Horus viendra à bout du monstre Seth grâce à l’intervention de l’artisan Ptah, dieu métallurge. Dans la tradition grecque ce seront les cyclopes qui, sous l’ordre d’Hephaïstos, dieu forgeron, fabriqueront la foudre et l’éclair grâce auxquels le dieu Zeus soumettra le monstre Typhon. Même scénario pour la tradition cananéenne où l’on verra le dieu Baal combattre Yam, divinité marine, grâce aux gourdins fabriqués par Kothar le dieu forgeron. Dans l’Avesta, texte sacré des Zoroastriens, nous verrons la figure du héros Thraetaona affronter le monstre Azhi-Dahaka tandis que les avatars de ces derniers, dans le Shahnameh, auront pour nom Faridoun et Zahhâk. Entre les deux protagonistes s’insèrent les forgerons anonymes sollicités par Faridoun pour la forge de la massue à tête de bœuf.

L’association héros divin – forgeron céleste s’impose ainsi telle une relation mythico-rituelle universelle conduisant à la soumission du monstre fauteur de chaos et de désolation. Néanmoins, le récit du Shahnameh vient camper de manière inattendue un profil nouveau de forgeron mythique en la personne de Kaveh, non plus créateur d’arme destinée au héros divin mais meneur d’une révolte populaire en faveur du prince héritier de la couronne. L’incursion « populaire » dans une structure intemporelle constitue la « touche » originale propre au Livre des rois. En effet, quel que soit le scénario mythique des origines, le « peuple » ne saurait logiquement trouver place dans une telle configuration naturellement hors du temps.

Du mythe à la légende puis à l’histoire

Cette entorse à la règle immuable dont nous venons de faire état n’est pas innocente et poursuit un but bien défini. Il s’agit de légitimer, une bonne fois pour toutes, à l’aube des temps mythiques et de la genèse du monde – et conséquemment de l’Iran – la fonction royale, portée ici par le peuple.

Le règne de Faridoun durera 500 ans et après lui les rois dotés du farr remonteront sur le trône, ce jusqu’au règne de Garshasp, le dernier roi pishdadien, avant que l’on entre dans la période légendaire située entre mythe et histoire. Cette transition est également précédée par le partage du monde par Faridoun entre ses trois fils : Iradj, Salm et Tour. Le premier règnera sur le pays central qu’est l’Iran, le plus prospère de tous ; le second règnera à l’ouest sur l’empire romano-byzantin tandis que Tour règnera sur les régions du Nord et de l’Asie Centrale.

L’Iran entré dans la légende, puis, dans l’histoire, ce sera une même règle qui prévaudra au fil des pages du Shahnameh, celle de cette légitimation qui veut que les détenteurs de la grâce divine, le « farr » – en l’occurrence les héritiers de sang royal – soient garants de la prospérité de l’Iran et de la paix sous réserve notamment que la règle des castes soit respectée. Le ton est donné dans les vers relatant l’intronisation de Faridoun. Le prince s’assied sur le trône de Zahhak et ordonne que d’en haut de sa porte on proclame ces paroles :

« Vous tous pleins de gloire, d’éclat et de sagesse, il ne faut pas que vous vous teniez sous les armes, il ne faut pas que vous cherchiez une même gloire et une même renommée. Il ne faut pas que l’armée et les artisans cherchent une distinction de même espèce. L’un doit travailler, les autres doivent combattre. Lorsque l’un entreprend l’œuvre de l’autre, le monde se remplit de désordre. »

Faridoun réaffirme ainsi la règle de séparation des couches sociales établie par son aïeul Djamshid. Si de telles règles ne sont pas appliquées et respectées par le peuple le chaos resurgira et le pays renouera avec la ruine et la désolation.

Cette affirmation d’un socle idéologique propre aux sociétés indo-iraniennes a fourni la matière notamment aux célèbres études de Georges Dumézil sur les « fonctions tripartites des Indo-Européens ». Selon le chercheur ces peuples partagent un même schéma mental, qu’ils soient Grecs, Arméniens, Celtes, Indo-Iraniens, Baltes, Germains, Slaves ou Latins : l’organisation de la société selon trois fonctions primordiales. Cette structure « se retrouverait dans les mythes mais également dans les structures narratives et dans l’organisation sociale ». La première fonction dite « sacerdotale » correspond aux divinités. La seconde dite « guerrière » est liée à la défense du peuple. La troisième dite « productrice » est liée à la fécondité. Elle regroupe les « agriculteurs, éleveurs, artisans et commerçants ».

C’est cette troisième fonction qui, dans le Livre des rois, est à son tour divisée en deux branches, celles des cultivateurs et des artisans, à savoir les « Nesoudi » et les « Abnoukhouschi », ceux-ci assumant leur part avec un « esprit toujours en souci ». Il s’agit des classes les plus subalternes en charge des métiers manuels. Et chaque souverain devra, tout au long de l’histoire, veiller à cette partition.

Notre étude de milliers de vers constituant le Shahnameh, nous a conduit à décrypter un passage de l’épopée illustrant remarquablement cette règle observée par les dynasties successives d’avant l’Islam. L’événement se situe sous le règne de Kasra Noushin Ravan le Sassanide, souverain de la dernière dynastie d’avant l’invasion arabe. Il se produit alors que marchant sur Roum (l’empire romano byzantin) il vient à manquer d’argent pour payer ses troupes.

Rendre justice à la figure de l’artisan

Ce que voyant le roi fait appel à son ministre Buzurdjmihr afin qu’il emprunte de l’argent aux marchands et propriétaires terriens iraniens des villes alentour. Parmi eux se trouvera un cordonnier qui réunira aussitôt la somme demandée mais qui, en contrepartie, demandera au ministre d’intercéder auprès du roi pour que son fils puisse s’élever de sa caste à une caste supérieure et ainsi compter parmi les « gens de loi » et devenir scribe au service du souverain. Le roi, informé de cette requête par Buzurdjmihr, réagit vivement avec les mots qui suivent :

« Ô homme de sens, comment le div t’a-t-il troublé les yeux ? Va, renvoie chez lui les chameaux (porteurs de la somme récoltée). A Dieu ne plaise que je veuille de son argent et de son or. Un fils de marchand, si habile, si savant, si attentif qu’il soit, deviendrait scribe ? Quand mon fils s’assiéra sur le trône, il lui faudra un scribe à la fortune victorieuse, et si ce bottier avait du talent, le roi ne verrait que par ses yeux, n’entendrait que par ses oreilles, et il ne resterait aux gens intelligents et de haute naissance que du chagrin et des soupirs (…). On me maudirait après ma mort si, de mon temps, une telle coutume s’introduisait. (…). Fais à l’instant repartir ces chameaux, demande de l’argent mais pas aux cordonniers. Le messager repartit avec l’argent et le cœur du cordonnier fut rempli de douleur ».

Le système de valeurs dominant se traduit ici sans détour : l’origine des individus et leur appartenance sociale prévaut contre toute forme de talent ou d’intelligence du citoyen. Ceci nous ramène aux arcanes du récit du Shahnameh, ouvrage ayant certainement évolué au fil du temps, d’une société indo-européenne à l’autre, jusqu’à ce que sous les Sassanides elle fasse office de légitimation littéraire d’une idéologie spécifique où les valeurs sociales sont celles d’une royauté d’ascendance divine.

Nous avons eu recours, dans notre long et laborieux travail de recherche, à la méthode de la mythologie comparée, chère à Georges Dumézil, afin de reconstituer les structures initiales des mythes ayant inspiré la genèse du Livre des rois. Il va de soi que les idéologies régnantes – là où la religion côtoie régulièrement et influence les règles sociales – travestissent autant l’histoire que les structures mythiques primitives. Ces structures par lesquelles l’homme s’applique à expliquer les phénomènes surnaturels sous une forme incarnée.

Au-delà du seul travail de reconstitution formelle de ces récits originels, il nous importait également de redonner sa place à a complexité de la figure de l’artisan qui, dans les sociétés archaïques, jouissait d’un prestige on ne peut plus justifié. Un prestige relevant de sa connaissance et de sa maîtrise technique de matériaux complexes qui, transformés par son savoir faire, contribuaient au progrès de l’humanité. En ce sens, l’artisan et par extension le travailleur, récupèrent le statut qui leur est dû, statut usurpé par d’autres catégories sociales arguant de leur supériorité par le recours à des liens de sang et à des ascendances de nature intangibles et surnaturelles pour justifier l’injustifiable.

Ainsi, notre livre, modeste contribution à la connaissance de ce monument poétique qu’est le Shahnameh, ambitionnait que le travailleur retrouve, au cœur de cette flamboyante épopée, la place illustre qui lui revient.

 

Sources citées :

  1. Deluzan, « Métallurges » in Encyclopaedia Universalis, t. 10, pp. 945b – 946b.

  2. Dumézil, « L’idéologie tripartite des Indo-Européens », in Revue d’Etudes Latines, Bruxelles, Latomus, 1958, 122 p . (Coll. Latomus, vol. XXXI).

  3. Eliade, Forgerons et alchimistes, Paris, Flammarion, 1977, 188 p. (coll. Idées et Recherches).

  4. Widengren, Les Religions de l’Iran, trad. L. Jospin, Paris, Payot, 1968, 419 p. (Les religions de l’humanité, Bibliothèque historique).

Référence de l’ouvrage :

Reza Afchar Naderi, Histoire d’un mythe, Le forgeron dans le Livre des rois de Ferdowsi, ed. L’Harmattan, coll. Iran en transition, 2018, 268 p.

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