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Par Reza Afchar Naderi

La publication récente d’une étude consacrée à la mise en regard des œuvres et des parcours d’Albert Camus et de Sadegh Hedayat vient éclairer d’un jour nouveau l’impact exercé par les œuvres de ces deux libres penseurs sur le monde contemporain.

L’auteur de l’ouvrage, Seyyed Rouhollah Hosseini, professeur de littérature française à l’Université de Teheran et traducteur de poésie, a choisi d’orienter ses recherches sous l’angle de la modernité dans la mesure où ce phénomène a été à l’origine d’une « crise » profonde des consciences en Occident.
La « mort du divin », un concept cher au philosophe Friedrich Nietzsche, place inévitablement l’homme face à un monde sans repère métaphysique, l’enjoignant à créer ses propres valeurs essentielles au cœur d’un univers où règne « l’absurde ». Cette situation inédite dans l’histoire de l’humanité apparaît comme le prix à payer d’un affranchissement du genre humain des arrières mondes auxquels il ne croit plus. Mais cette émancipation n’est pas sans risque car que pourrait bien l’homme face à un cosmos radicalement inexplicable alors qu’il ne dispose que de repères immédiats pour garantir sa survie morale et intellectuelle sur le nouveau territoire sans bornes qui ne cesse de lui échapper.
Ainsi, il y aurait un avant et un après la révolution moderniste, cette dernière étape annonçant la perte des repères occasionnée par l’écroulement de la croyance en un Dieu – jadis guide et rédempteur – contraignant les hommes, selon les termes de Nietzsche, à « devenir des dieux eux-mêmes ». C’est alors que croît le désespoir et que le terrain des croyances est investi par le « nihilisme » qui veut que la volonté humaine fasse la loi. Une volonté pour laquelle désormais « tout est permis ».

Sans l’éclairage de la religion, le genre humain est donc confronté à l’absurde, la logique humaine dépourvue de toute capacité à expliquer le monde et le tragique de sa situation.
Pourtant la « raison » faisait une entrée bien prometteuse à l’aube du 20e siècle. Pour reprendre les termes de l’étude de S. R. Hosseini, dans la sphère judéo-chrétienne « l’homme est désormais susceptible de se distinguer de son monde environnant par ses facultés de critique et d’analyse ». Dans l’espace musulman, de même, la nécessité de soumettre le naghl ou pure tradition au aghl, pure raison, fut « révélatrice de modernité ». C’est-à-dire « l’acceptation de risques propres à une aventure cognitive fondée sur la raison et l’expérience ».
Les deux auteurs, Albert Camus et Sadegh Hedayat, ont porté de manière exemplaire la croyance en cette issue ontologique. Il serait intéressant également de relever quelques traits rapprochant leurs itinéraires plus que singuliers. Camus (1913 – 1960) a vécu 47 ans. Hedayat, lui, (1903 – 1951) a vécu 48 ans.
Clairvoyance de « marginaux »
Deux trajectoires intenses interrompues brutalement par des tragédies. D’une part la mort de Camus suite à un accident de voiture, d’autre part le suicide de Hedayat dans son appartement parisien, dans un état de dénuement extrême.
Les deux personnalités, rebelles, réfractaires, indépendantes, ont su exprimer leurs convictions envers et contre des sociétés en tous points hostiles à leurs convictions et à leurs croyances.
Hedayat a su résister à la doxa de son époque tout en critiquant les structures sociales et l’idéologie en vogue en Iran à l’aube du 20e siècle. Sur le plan littéraire, il est même allé jusqu’à prendre ses distances avec le genre poétique considéré depuis des siècles comme l’art majeur en Iran. Son arme favorite fut la dérision. Ce qui lui valut un isolement radical et le confinement dans le cadre terne d’un emploi obtenu dans l’administration de la banque centrale iranienne.
Albert Camus quant à lui a goûté aux fruits amers de la marginalisation médiatique pour s’être opposé à ces courant intellectuels en vogue que furent l’existentialisme et le marxisme. L’existentialisme, par ailleurs, salua le roman La Chouette aveugle de Hedayat comme une manifestation flamboyante de son école. Quant au marxisme, ses représentants menés par le philosophe Jean-Paul Sartre ne manquèrent pas de jeter l’anathème sur Camus en raison de ses critiques du totalitarisme soviétique.
Si Camus plaça son œuvre sous le signe de la figure tutélaire de Nietzsche, Hedayat, quant à lui, trouva dans la poésie de Hafez – seul poète persan ayant trouvé grâce à ses yeux – l’illustration de ses choix existentiels. En ce sens, le poète iranien du 11e siècle a été à ses yeux le chantre suprême de « l’absurde » comme condition terrestre chantée à l’envi à travers ses quatrains, les fameux Robaï.
Un autre volet du livre de S. R. Hosseini porte sur les aspects « contrastés » des deux personnalités.
Sur le seul plan des choix littéraires, on aurait tendance à classer Camus, de préférence, dans le camp des philosophes et Hedayat dans celui des romanciers. Ceci bien que les deux auteurs aient produits nombre d’essais, de romans et de pièces de théâtre. Camus se démarquera par son intense activité journalistique tandis que les talents de conteur (satyrique) de Hedayat le situent dans la continuité d’une vieille tradition littéraire iranienne. A ce titre l’enracinement de l’écriture de Hedayat – dont la culture livresque remonte à l’Iran antique – est remarquable. On pourrait croire que les nouvelles et récits de ce dernier largement empreints de parlers populaires et du langage de l’homme de la rue attestent d’une proximité constante avec le « peuple » perse.
Destins entre suicide et révolte
En réalité l’homme vivait à l’écart de ses semblables et goûtait peu la convivialité populaire. Camus, par contre, dont le langage est plus « normé », a connu une véritable implication à côté de ses compatriotes dans les luttes de son époque. D’une part Hedayat, solitaire aux talents inouïs de conteur, d’autre part Camus, militant engagé pleinement dans la résistance et les courants libertaires.
Les achèvements des deux parcours connaîtront également des divergences radicales. Hedayat au tempérament crépusculaire aurait été hanté par l’idée du suicide. Après une première tentative avortée, en France, au cours de ses études, il mettra fin à ses jours dans son appartement parisien de la rue Championnet. La barrière de l’absurde, pour lui, n’appelait d’autre issue que celle de l’autodestruction malgré un long combat intérieur illustré par une production littéraire unique en Iran qui fait de lui le plus grand romancier du pays de poètes. Albert Camus, qui fait paraître L’Homme révolté en 1951, année du suicide de Hedayat, trouve, à l’échelle humaine, une issue à la tragédie de l’être dont la recette figure dans son Mythe de Sisyphe. Ainsi, pour lui, l’acte même de la révolte donne un sens au monde et à l’existence. La grandeur de Sisyphe, ce qui le place sur un même pied d’égalité que les puissances invisibles manœuvrant les engrenages de l’absurde, c’est son choix délibéré de pousser chaque jour son rocher jusqu’au sommet de la montagne d’où elle ne manquera pas de rouler indéfiniment jusqu’au pied de la pente qu’elle vient tout juste de gravir.
Mais, dans le cas de Hedayat, faut-il parler de « choix » véritable quant à ce suicide dont l’idée semble ne jamais l’avoir abandonné ? Au-delà de la quête de vérité et de la lutte de chaque individu pour donner sens à son parcours singulier, l’homme ne porte-t-il pas en lui, dès sa naissance, un « bagage » dont il ne saurait jamais se défaire ? Un « capital » parfois mortifère qui l’accompagnerait jusqu’à la fin de ses jours. A l’heure de l’évolution significative des neurosciences il serait peut-être permis de rêver à des traitements à même d’extraire de l’ADN humain des germes destructeurs contre lesquels toutes les lectures philosophiques, toutes les formes de fréquentation humaine et toutes les expériences matérialistes demeureraient inopérantes. Des « traitements » qui préserveraient des destinées de phares humains tels que l’auteur de la Chouette aveugle.
Seyyed Rouhollah Hosseini, Crise de la modernité et modernité en crise. Préface de Pierre Lafrance. Ed. L’Harmattan. Octobre 2017.
Ce livre a fait l’objet d’une présentation et d’un débat avec l’auteur au Centre culturel d’Iran le samedi 25 novembre 2017.

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