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Propos recueillis par Reza Afchar Naderi

Nous avons rencontré Alain Lance, traducteur, poète et co-auteur de plusieurs anthologies consacrées à la poésie française, iranienne et hongroise. Nous l’avons interrogé sur les liens qu’il a entretenus plusieurs années durant avec la culture persane.

R.A.N. : Vous avez réalisé, il y a 37 ans, en langue française, une anthologie de poètes contemporains iraniens en collaboration avec Chahrâchoub Amirchâhi (voir bibliographie). Comment s’est déroulée cette collaboration ?A. L. : Chahrachoub vivait en France à cette époque et elle maîtrisait parfaitement le français. Moi-même j’avais rencontré quelques poètes de l’anthologie en question lors d’un séjour effectué en Iran. En particulier Mohammad-Ali Sepânlou. J’avais fait sa connaissance dans la librairie Ketâbeh zamân qui était dirigée par M. Âle Rassoul. J’ai appris que Sepânlou avait traduit des poèmes d’Apollinaire. Ce fut le début d’une longue amitié.

Par la suite, avec lui, nous avons fait connaître quelques poètes iraniens dans la revue Action poétique. J’avais préparé cet ensemble avec lui au printemps 1968, peu avant mon retour en France.
Une dizaine d’années après, nous est venue l’idée, à Chahrâchoub et à moi-même, de publier une anthologie de poètes contemporains persans ayant compté durant l’époque contemporaine. J’allais la voir une fois par semaine. Elle préparait ses traductions que je relisais mais son travail ne nécessitait pas beaucoup de corrections. L’ouvrage comportait, bien entendu, des poèmes de Sepânlou, mais également ceux de grands noms de la poésie tels que Nâderpour, Sepehri, Nimâ, Farrokhzâd, Châmlou, Kasrâï… Soit treize auteurs en tout.
Sepânlou, quant à lui, venait parfois à Paris, invité notamment par la Biennale internationale des poètes du Val-de-Marne. Il s’y rendit également pour recevoir, en 2005, le Prix Max Jacob de poésie étrangère pour son choix de poèmes Le Temps versatile, traduit par Farideh Ravâ.

Êtes vous retourné en Iran après votre premier séjour dans ce pays qui a duré deux ans ?
Trente-et-un ans après ce premier séjour, qui s’est achevé en juillet 1968, je suis revenu en terre de Perse. J’ai raconté mes souvenirs de ce deuxième périple dans un livre sous forme de journal de voyage. C’était en 1999. De nouvelles rencontres se sont produites et d’autres liens ont été créés avec les poètes persans, notamment avec ceux qui fréquentaient le Club des écrivains iraniens (Kanoun-e nevisandegân).

En France même vous avez connu un certain nombre d’ « aventures poétiques » découlant de votre engagement en faveur d’une démocratisation de la poésie.
En 1995, je suis devenu directeur de la Maison des écrivains située à Paris. L’idée de créer cette institution est née en 1968 quand un groupe d’écrivains, parmi lesquels Jacques Roubaud, Jean-Pierre Faye, Henri Deluy, Bernard Pingaud et Eugène Guillevic, ont occupé le siège de la Société des Gens de lettre situé à l’hôtel de Massa. Ils ont alors créé l’Union des écrivains en signe de protestation contre l’ordre établi. Parmi ses revendications figurait la demande d’une Maison des écrivains ayant pour tâche d’organiser des rencontres et des lectures et de favoriser la place de l’écrivain dans la société, c’est-à-dire de faire intervenir des écrivains et des poètes dans les écoles et dans les universités.

Vous avez également organisé des rencontres, à Paris, entre des auteurs iraniens et le public français ? 
Cela s’est produit une année où le Festival d’automne qui se tenait à Paris accueillait des représentations de spectacles iraniens (Naghâli) où des bardes et des conteurs faisaient revivre par leurs lectures et leurs déclamations les épopées anciennes de la Perse ou le sacrifice des martyrs des premiers temps de l’Islam chiite. On s’était dit alors que ce serait aussi une belle occasion d’insérer durant cette période deux soirées consacrées aux Iraniens mais uniquement à des écrivains iraniens venant du pays. On a invité, entre autres, le poète Manoutchehr Âtachi. L’événement a eu lieu à la Maison des écrivains en décembre 2000. Ces rencontres ont donné lieu à une publication aux Editions de L’inventaire, intitulée Derrière ma fenêtre, il y a un corbeau, rassemblant des textes de Manoutchehr Âtachi, Ahmad Mahmoud, Granaz Moussavi, Monirou Ravânipour, Bijan Rouhâni, Mohammad Rézâ Safdari et Mohammad Ali Sépânlou.

Vous avez participé à une « caravane des poètes » organisée par l’Ambassade de France à Teheran.
C’était en avril-mai 2005. Mon second voyage à l’occasion de la Foire du livre de Téhéran. Nous étions quatre poètes français invités par l’ambassade, Anne Talvaz, Claude Esteban, Jean-Baptiste Para et moi-même. Avec quelques poètes iraniens – Sepânlou était toujours de la partie – nous avons pris la route et sillonné le pays. Le soir, nous faisions des lectures communes, en bilingue. Le moment le plus inoubliable de notre tournée fut la soirée de lecture devant le mausolée d’Hâfez de Chiraz. Des poètes locaux s’étaient joints au mouvement et ont lu à leur tour des poèmes, certains de très belle facture. Media Kâshigar, qui est décédé récemment, présentait les soirées. Il a d’ailleurs traduit un choix de poèmes de Claude Esteban. Une fois de retour en France, nous avons souhaité, l’année qui a suivi, prolonger l’aventure et nous avons organisé, avec le Centre national du livre, la Maison des écrivains et des organisations locales implantées en province, une petite caravane qui s’est lancée sur les routes en emmenant avec elle une partie des poètes de la caravane iranienne de l’année 2005. Nous nous sommes arrêtés, entre autres étapes, à Nantes, La Rochelle et Marseille. Le poète Yadollâh Royaï faisait partie du voyage. Depuis l’année 2005 je ne suis plus retourné en Iran. C’était il y a 12 ans.

Durant ces années vous avez sans doute eu l’occasion de tisser nombre de liens avec les auteurs et les intellectuels iraniens ?
J’ai eu la chance de rencontrer des poètes qui ont compté dans la vie intellectuelle de leur pays. Ainsi j’ai fait la connaissance d’Ahmad Châmlou dans la librairie Ketâbeh zaman de M. Âle Rassoul. Châmlou me fit d’ailleurs l’honneur de traduire en persan mon petit cycle de poèmes intitulé Ispahan mai soixante-sept. C’était le point de chute de plusieurs poètes, d’écrivains et de critiques littéraires de même que des gens des médias. C’est là que j’ai rencontré Seid Hosseini, un responsable de la radio qui était d’origine turque. J’évoque un certain nombre de souvenirs de cette période dans mon Journal de voyage.

Quelle a été la raison de votre premier voyage en Iran ?
Je m’y suis rendu en tant que coopérant culturel. En lieu et place de 18 mois de service militaire, à l’époque où l’armée n’était pas encore devenue un domaine professionnel, on pouvait travailler, en contrepartie, à l’étranger. Je me suis rendu, la première année, à Ispahan pour enseigner le français dans différents lycées. Certains cours se tenaient dans le cadre normal des programmes scolaires. J’enseignais notamment dans un lycée de jeunes filles de niveau terminal. Un jour, je leur ai lu un passage d’Aurélien, le roman de Louis d’Aragon. Ce passage racontait l’arrivée de Bérénice à Paris et sa découverte, dans l’ivresse, de la liberté de vie parisienne. Elles ont été fascinées par ce passage qu’elles ont accueilli dans une sorte d’extase livresque ! J’ai enseigné aussi le français à des élèves de niveau 6ème qui apprenaient la langue de Molière en complément de leur programme habituel. Ils m’attendaient le matin devant l’entrée de l’établissement qui donnait sur la fameuse avenue Tchâhâr Bâgh (« Quatre Jardins ») d’Ispahan et m’accueillaient dans un déluges de formules en français pour manifester leur implication.
Quand je suis arrivé à Ispahan, je me suis retrouvé tout de suite immergé dans un milieu iranien car je connaissais peu de citoyens français sur place.
Et puis j’eus la chance de rencontrer un poète irlandais, Geoffrey Squires, qui enseignait au British Council d’Ispahan et qui avait déjà de bonnes connaissances en persan. Il m’a fait rencontrer Nadjafi et Golchiri et c’est par lui que j’ai entendu parler pour la première fois de Forough Farrokhzad. Geoffrey Squires a récemment publié aux États-Unis une nouvelle traduction de Hâfez. Et l’on peut trouver ses poèmes traduits en français aux éditions Unes.
Au bout d’une année, le conseiller culturel français m’a fait venir à Teheran où j’ai enseigné un certain temps à l’Institut franco-iranien. J’enseignais également à la Faculté des Beaux-Arts (Dânechkadeh ye honarhâ-ye ziba) à des niveaux très différents avec comme auditoire des peintres, des musiciens ou des gens de théâtre.
J’ai eu une chance inouïe de découvrir ce pays, un peu par hasard mais également parce que j’avais déjà noué quelques liens avec l’Iran depuis Paris. Ainsi une amitié engagée avec Youssef Ishâghpour, un essayiste, auteurs d’ouvrages sur la peinture, la littérature et le cinéma.

Quels ont été vos propres rapports avec la langue persane ?
J’étais déjà sensibilisé à la poésie persane. Ceci avant même de mettre le pied en Iran. Pour la langue, j’ai appris à me débrouiller. J’assistais à des lectures comme celles qui étaient données à l’Institut Goethe de Téhéran. De plus, le persan est une langue indo-européenne qui, comme l’allemand, place le verbe en fin de phrase ! En tant que germaniste je ne pouvais manquer de relever cette affinité linguistique dont j’étais déjà familier. Assez paradoxalement, je dois reconnaître que l’immersion dans la langue et la poésie persanes m’a permis de redécouvrir la poésie… française.

Avez-vous un souvenir particulier de ces voyages à nous raconter ?
Je pense au printemps 1968. J’avais découvert depuis peu la poésie d’Yves Bonnefoy dans la collection Poésie des éditions Gallimard. Et j’appris un jour que celui-ci, de retour d’une tournée de conférences au Japon, allait faire une escale à Téhéran avant de rentrer en France. Je ne pouvais manquer l’occasion de cette rencontre. Je me suis précipité chez le conseiller culturel pour lui demander d’organiser son accueil dans la capitale mais les délais étaient trop courts pour lui. Je me suis alors tourné vers mes amis Royaï, Nâderpour et Sepânlou et, grâce à eux, en peu de temps, nous avons organisé une soirée dans une galerie de peinture, la galerie Rowzan. Yves Bonnefoy nous a lu quelques uns de ses poèmes que Royâï, Nâderpour et Sepânlou traduisirent pour le public.

Est-ce que l’Iran vous manque aujourd’hui ?
Quand on aime la poésie, on ne peut manquer d’éprouver une certaine nostalgie pour ce pays après avoir découvert ce berceau d’une langue imprégnée de musique et d’images éternelles.
Publications d’Alain Lance sur l’Iran et la littérature iranienne. 
• Poésie et autres rubriques. Un ouvrage publié avec Chahrâchoub Amirchâhi en 1980 dans la collection « Action poétique » éditée par François Maspero. Le livre regroupe les traductions d’un choix de poèmes de 13 poètes iraniens ayant marqué leur époque.
• Iran, septembre 1999, suivi de Second retour à Ispahan, mai 2001. Un livre de mémoires illustré par des photographies de Jacqueline Mirsadeghi. Ed. Trace(s) Passages d’encres, 2010.
• Derrière ma fenêtre, il y a un corbeau… Un recueil d’œuvres de sept poètes et écrivains iraniens traduites en français avec Farideh Ravâ et Brigitte Ouvry-Vial. Paru aux Éditions L’Inventaire.
Alain Lance, né en 1939, après avoir enseigné l’allemand, a dirigé des instituts français en Allemagne puis la Maison des écrivains à Paris. Il a publié une dizaine de livres de poésie (Prix Apollinaire 2001 pour son livre Temps criblé). Il a traduit, souvent en coopération avec Renate Lance-Otterbein, plusieurs écrivains allemands contemporains, notamment Volker Braun, Ingo Schulze et Christa Wolf.

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