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Summerless :
Un regard sur une pièce de théâtre de Amir Reza KOOHESTANI
Clara NEYRET

La pièce se joue à Bruxelles au théâtre National, dans le cadre du (Kunstenfestivaldesarts) du Mardi 22 mai 2018 - Samedi 26 mai 2018
La troupe vient d’Iran et traverse les frontières avec une histoire, cette histoire. En Iran, dans une école primaire pour jeunes filles ; des parents d’élèves discutent de l’avenir de leurs enfants. Ils comparent l’éducation public et privée, le choix des matières, l’interdiction d’apprendre à parler les langues étrangères, le coût ...
Sur le plateau, il y a un tourniquet au centre, une porte d’entrée avec des rideaux blancs- et un petit escalier à jardin. A cour, un mur-sur lequel l’histoire s’écrira, s’effacera et se réécrira. En dessous des lavabos adaptés aux enfants et des marques blanches marquant les rangs avant la reprise des cours. Deux bancs sont présents en bord de scène à l’extérieur du « plateau de jeu » les acteurs s’y assoient, jeu off ou transition douce vers le off, l’écoute est forte et nourrie l’histoire.
La salle est plongée dans le noire, ça commence, tout le monde se tait. Une musique d’ambiance pause un décor enfantin légèrement nostalgique. Un homme est assis sur le tourniquet et tourne lentement la barre centrale avec ses mains.

Peu à peu, la porte à jardin s’éclaire dégageant 2 silhouettes de femmes qui parlent de l’établissement scolaire. L’une est parent d’élève, l’autre est surveillante. Le cadre est posé, on est tout de suite immergé dans l’univers du récit. L’histoire commence.

On apprend que l’homme sur le tourniquet est le peintre de l’école et l’un des professeurs, entré grâce à sa femme surveillante. Il se met à peindre un dessin enfantin sur le mur de l’école symbolisé ici dans l’espace définit par le pinceau dans le vide à jardin. Pendant que le peintre travaille, le dessin apparaît sur le mur à cour grâce à une projection.

L’histoire s’écrit.
Le temps passe.

Le professeur s’en est allé et la mère discute avec la surveillante. Sa fille est tombée amoureuse de son professeur et cela inquiète la mère. La surveillante tente de rassurer la mère en lui expliquant que c’est un fantasme d’enfant et que cela va lui passer, que ça n’est qu’une étape dans son développement comme pour les jeunes filles qui, admiratrice d’une star en sont fan durant l’adolescence et puis l’oubli.

La mère rétorque que ça n’est pas pareil car l’homme est une personne du quotidien de sa fille et que cette dernière se voit marier avec son instituteur et en fait des dessins. La mère accuse-à travers ses inquiétudes-le professeur d’avoir intentionnellement incité sa fille a tombé amoureuse de lui. La colère gronde au dedans. Au fur et à mesure de la discussion, les corps se tendent et l’on entend certaines accusations sous-jacentes, les questions et peurs de la mère entraînent une discussion qui tourne autour du pot et où les non-dits fusent entre chaque respiration.

Le temps passe.
L’homme revient.

Les 3 protagonistes sont à nouveau réunis dans le même lieu. La mère arrive en présentant ses excuses à l’ex instituteur, un bouquet de fleur dans les mains. Là, le symbole encore nous parle. La mère a une requête, ici rien n’est gratuit. Chaque action a un objectif précis. Sa fille, malade, mourante d’amour pour son professeur est déprimée et ne veut plus rien d’autre que de le revoir.

Malgré les coups d’éclats des précédentes accusations, on apprend que lui, a cédé sous la pression et a rendu visite à son élève, chez elle pour rassurer une mère incapable de se mettre à la place de son enfant et de l’accompagner dans une démarche raisonnable.

On remarque que l’enfant n’est présente que dans les mots des « grandes personnes ».

Elle n’apparaîtra qu’à la fin de la pièce, projetée sur le mur ; sa mère s’effacera pour lui prêter sa bouche et la laisser s’exprimer.

L’image est forte, les 3 protagonistes sont assis sur le tourniquet, la musique angoissante qui nous rappelait une enfance disparue au levé de rideau ressurgit, nous laissant quoi et faisant raisonner le spectacle et les questions qu’ils nous posent.

On remarque que les 3 personnages mis en scène sont des archétypes.

La surveillante : La détentrice de l’ordre et la gardienne du lieu, le lien entre le lieu et les gens L’instituteur: L’intrus, le masculin, le peintre, le fantasme

La mère : L’inquiétude, la peur, l’incompréhension.

Ici, les archétypes jouent un rôle clefs.

Ils nous permettent d’accéder à différents points de vus. De nous identifier au(x) personnage(s) ou au contraire de nous opposer à leurs pensées. C’est à travers cette identification qu’apparaissent nos questionnements.

Amir Reza Koohestani et sa troupe en sont conscients ; la décomposition des corps dans l’adresse verbale et le mouvement soutiennent le propos et nous laisse entrevoir des non-dits, dont la présence constante nous révèle un sous-texte très explicite.

On joue à chercher les pensées sombres dans les paroles qui semblent s’exprimer clairement. Chaque mouvement est précis et nous livre une information. Le travail de la décomposition du mouvement nous permet une lecture plus claire et compense avec la difficulté que nous avons à comprendre la langue originelle. Car bien qu’elle soit sous titrés en néerlandais et en français, ce qui nous permet de plonger dans l’univers et le propos d’Amir Reza Koohestani, c’est bien la scène.

Nous sommes dans un théâtre de symboles. Le mur représente le temps qui passe. Les personnages ont des fonctions précises. Nous assistons à une véritable critique, en suivant l’intrigue, différentes questions nous interpellent

« Quelle éducation pour mon enfant ?»
« Qu’est-ce que je souhaite pour mon enfant ? »
« Quels enseignements veux-je lui donner ? »
« Quelles valeurs doivent-elles lui être inculqués ? »
« Comment l’accompagner au mieux dans son bon développement ? »

Le spectateur se projette alors et l’histoire se transmet. Grâce aux jeux d’acteurs précis, au rythme lent, grâce à une mise en scène stable qui nous plante au cœur d’un lieu définit et à une scénographie explicite, qui nous emmène dans un présent actuel ; le propos est lisible et ce théâtre nous parle dans un langage universel.

La langue n’est plus une barrière mais l’expression d’un peuple et de son questionnement. Bruxelles, capitale européenne est porteuse de biens des messages et le choix de cette ville pour un tel sujet renforce le questionnement et nous interroge sur nos façons de concevoir l’éducation.

Car l’apprentissage ne connaît pas de frontières. Le seul obstacle qu’il connaît est notre limitation de pensée. Le jeu des non-dits nous permet une remise en question introspective et l’imagination fuse. C’est là la magie que donne à voir « Summerless » un spectacle qui fait le tour du monde, pour des raisons qui ne nous sommes plus inconnues.