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Aperçu historique des relations culturelles entre la France et l’Iran
Mohammad Javad KAMALI

Vers 1250, les premiers missionnaires français arrivèrent en Perse à la cour des Mongols pour propager le christianisme romain. Quelques années après, le Khan Argun, souverain mongol de la Perse et quatrième descendant de Gengis Khan, envoya un religieux mongol, Rabban Cauma, en ambassade auprès de Philippe le Bel. Mais les premières relations eurent lieu au XVe siècle avec le Grand Timor qui demanda à Charles VI d’envoyer en Perse des marchands français. Le Roi accepta et déclara qu’en échange les marchands persans seraient bien accueillis sur le territoire français.

La curiosité pour le monde iranien se manifeste timidement à la fin du XVIe siècle, alors que l’on vient de créer un enseignement de la langue arabe à Paris. Ainsi, un livre de Pierre-Victor Cayet, les Paradigmata de quatuor linguis, paru à Paris en 1596, reproduit, gravé sur bois, un court poème en langue persane, à côté d’un poème turc. Textes persans et instruments de travail font alors complètement défaut.

Vers la même époque, deux italiens, les frères Vecchietti, au service du Florentin Raimondi qui dirige l’imprimerie orientale des Médicis, fondée en 1584 avec un programme ambitieux d’édition de textes arabes et orientaux, sont partis en mission. J.-B. Vecchietti se rend en Iran et en Inde moghole. Avec son frère ils sont les premiers Européens à avoir rapporté des manuscrits persans, textes poétiques, dictionnaires et traductions persanes de la Bible essentiellement. Les circonstances, et des motifs financiers, feront qu’à leur retour aucun de ces textes persans ne sera imprimé. Toutefois, l’érudit Raimondi aurait préparé pour l’impression à Rome en 1614, une première grammaire persane, Rudimenta Grammaticae Persicae, compilation d’ouvrages orientaux, qui ne fut finalement jamais publiée non plus.

On notera que cette tentative toucha la France dans la mesure où le grand nombre des manuscrits persans apportés par les Vecchietti aboutit à Paris vers la fin du XVIIe siècle, d’abord confiés à Barthélemy d’Herbelot de Molainville (1625-1695), premier rédacteur de la célèbre Bibliothèque Orientale (parue en 1697).

La quête des textes orientaux, faisant large part aux textes scientifiques, historiques, religieux et littéraires en persan, continue au milieu du XVIIe siècle d’occuper une grande place. De grands personnages faisaient tous leurs efforts pour acquérir, même à grand prix, des manuscrits. En 1640, Richelieu fait transporter dans sa bibliothèque les manuscrits rapportés jadis par Savary de Brèves. Son successeur, Mazarin, donne des instructions pour que l’ambassadeur de France à Constantinople fasse acheter pour lui les manuscrits les plus intéressants qui peuvent s’y trouver. Plus de 100 manuscrits islamiques arrivent ainsi dans la bibliothèque de son palais. De son côté, Melchisédech Thévenot (1621-1692), géographe, diplomate et bibliothécaire, qui réunissait autour de lui nombre de gens savants, avait à sa mort environ 80 manuscrits persans. Peut-être plusieurs d’entre eux avaient-ils été acquis pour lui en Iran et en Inde par son neveu le voyageur Jean Thévenot (1633-1667). Colbert, enfin, possédait, en 1683, 44 manuscrits persans importants, acquis en Orient et en France. La Bibliothèque du Roi, à partir de 1667, recueille ses premiers manuscrits persans. Elle achètera peu à peu, ou recevra, les grandes collections.

Dès l’installation des missionnaires français en Iran, la langue persane se fraye un chemin dans les milieux aussi bien religieux que littéraires de Paris. Ce fut, en effet, trois ans après la publication de la Relation du voyage de Pacifique de Provins, en 1631, qu’André du Ryer traduisit Gulistan ou l’empire des roses du poète Sa’di qu’il appelait «Prince des poètes turcs et persans».

André du Ryer de Malezair (1580-1660) était consul de France en Egypte. Mais c’était en Turquie et à Constantinople qu’il avait appris le persan. En 1630 il fut nommé interprète des langues orientales à la cour de Louis XIII. En 1631, celui-ci le chargea d’une mission en Iran pour reprendre les négociations de Pacifique de Provins et de Gabriel de Paris, qui étaient restées sans résultat positif à la suite de la mort de Chah ‘Abbas 1er. Mais il ne put aller plus loin que la Turquie. Murat IV, qui était aux aguets des relations franco-persanes, le retint à sa cour où il le reçut solennellement en 1632. Il le renvoya ensuite à Paris avec une lettre amicale adressée au roi de France. Il lui remit également un firman où il ordonnait à tous les agents du gouvernement ottoman sur son chemin de Constantinople à Paris de le recevoir de leur mieux. Du Ryer avait une collection de livres orientaux, dont des textes persans.

Dix ans après la publication du Gulistan ou l’empire des roses, un autre ouvrage, qui relevait cette fois de l’héritage culturel indo-iranien, fut traduit également du persan en français. C’était Le livre des lumières ou la Conduite des roys…, adaptation d’une version persane de Panatantra ou Kalila et Dimna (attribué à Bidpay, auteur semi-légendaire de l’Inde) rédigée par Hossein Vâëz Kâchefi, intitulée Anvar-e Soheylï. Le traducteur en était « David Sahid d’Ispahan ville capitale de Perse» en collaboration avec Gilbert Gaulmin. David Sahid (1612-1684) un catholique de Jolfa, qui avait adhéré au catholicisme, fut employé pendant les années 1640 et 1644 par Louis XIII, comme « interprète de persan». Le séjour de David à Paris permit à plusieurs érudits d’apprendre quelques rudiments de persan.

Parmi ceux-ci, figure remarquable bien qu’il n’ait jamais voyagé en Orient, Gilbert Gaulmin, magistrat originaire de Moulins (1585-1665), était passionné par les recherches bibliques. Il laissa à sa mort une bibliothèque de plusieurs centaines de livres, parmi lesquels près de soixante manuscrits persans, dont il avait essayé de lire et annoté la plupart. Tous furent ensuite acquis par la Bibliothèque du Roi. Gaulmin avait commencé dès avant 1640 à apprendre le persan. Vers 1651, il avait fait présent de nombreux manuscrits, dont déjà une trentaine de volumes persans, à la reine Christine de Suède qui les lui rendra par la suite. Peu après, il s’était rendu maître d’une partie importante des livres rapportés de Smyrne et d’Istanbul par le savant berlinois Christian Rau, qui y avait séjourné en 1639-41, ce qui représentait 11 volumes persans choisis avec soin. Poussé par sa passion des livres orientaux, Gaulmin envisageait de publier la traduction de nombreux textes. Imprimée en 1641 à Paris, il nous reste une préface dédiée à Richelieu d’une édition non réalisée de la traduction de la géographie de Qazvini (Nozhat ol-Qolub).

Bien que la célèbre traduction d’André Du Ryer du Gulistan fût publiée en 1634, la France ne s’intéressa à la Perse et à la langue persane qu’à la deuxième moitié du XVIIe siècle. L’orientalisme français naît en effet à partir du moment où Colbert, un des principaux ministres de Louis XIV, créa L’Institution des Jeunes de Langues en 1669. C’était le temps où il s’employait avec plus d’énergie que jamais à accroître l’influence de la France en Orient.

Le XVIIe siècle vit également la parution de plusieurs relations de voyages qui exerceront une influence considérable sur les esprits, en France notamment, et formeront durablement l’image de l’Iran telle qu’elle s’imposera ensuite à plusieurs générations. Quelques voyageurs et missionnaires laissèrent des ouvrages considérables : Tavernier publia un récit complet de ses voyages intitulé Les Six Voyages de Jean-Baptiste Tavernier en Turquie, en Perse et aux Indes pendant l’espace de 40 ans (1678). Le Père Ange de la Brosse publia un dictionnaire en quatre langues (italienne, française, latine et persane) intitulé Gazophylacium linguae persarum (1684) ; Jean Chardin publia les dix volumes du Journal du voyage du chevalier Chardin en Perse et aux Indes Orientales (1686) considéré comme une vraie encyclopédie de la civilisation iranienne à l’époque safavide. Il présente dans son livre, qui est bien plus qu’une simple relation de voyage, la traduction de divers opuscules persans. Il ne nous a toutefois livré ni grammaire ni dictionnaire de cette langue, quoiqu’il cite nombre de termes persans dont il explique le sens. Le Père Raphaël du Mans, après un séjour de cinquante-deux ans en Perse (1644-1696), rédigea l’Estat de la Perse en 1660 où il décrivait parfaitement la situation de la Perse durant le XVIIe siècle. Suivant quelques statistiques, les éditions et les rééditions de ces récits de voyage, qui sont souvent en plusieurs volumes, sont au nombre de 52 pendant un demi-siècle.

Barthélemy d’Herbelot écrit, sans jamais être sorti de France, La Bibliothèque orientale (1697), une forme d’encyclopédie de l’Orient publiée après sa mort et dont le sous-titre résume le projet : « Dictionnaire universel contenant généralement tout ce qui regarde la connaissance des peuples de l’Orient, leurs histoires et traditions véritables ou fabuleuses, leurs religions, sectes et politique, leur gouvernement, leur mathématique, leur morale, leur histoire naturelle… ». Il était Secrétaire-interprète du Roi Louis XIV pour les langues orientales depuis 1656, puis retournés à Florence, avant d’être acquis par l’abbé Eusèbe Renaudot (1648-1720), savant théologien et orientaliste, directeur de la fameuse Gazette depuis 1679.

Un élève de Barthélemy d’Herbelot, Antoine Galland (1646-1715) commence dans les premières années du XVIIIe siècle les traductions de manuscrits de célèbres contes orientaux, les Mille et une nuits (le premier tome est édité en 1704). La publication des Mille et une nuits passionne le public et exerce une influence considérable sur la littérature française, accréditant l’image d’un Orient de luxe, d’amour et de volupté. Le Zend-Avesta fut traduit sur l’original Zend par Anquetil-Duperron en 1771. William Jones traduisit en français l’Histoire de Nader Schah en 1770 et un an plus tard, il donna une remarquable grammaire persane qu’il traduisit ensuite en français. La plupart de ces ouvrages exerça une influence remarquable sur les écrivains du XVIIIe depuis Voltaire jusqu’à ceux du siècle suivant tels que Chateaubriand, Nerval, Hugo ou même Renan.

En 1790, l’orientaliste Langlès proposa à l’Assemblée constituante, la création de l’Ecole spéciale des Langues Orientales Vivantes (les Langues «O»), qui fut à la base du développement des études orientales. Les langues arabe, turc et persan étaient le fondement de la formation des «drogmans», c’est à dire des interprètes et secrétaires d’Ambassade dont un grand nombre devinrent célèbres parmi les orientalistes français.

En marge des efforts de colonisation française en Inde, plusieurs personnages érudits, comme Anquetil-Duperron (1731-1805), ou Gentil, qui y séjournèrent, en rapportèrent des textes en persan et enrichirent beaucoup, par leurs travaux, les études iraniennes.

Les relations officielles entre la France et la Perse, interrompues au XVIIIe siècle à cause de l’invasion des Afghans, furent reprises au début du XIXe siècle. Pour lors, les relations littéraires prirent une ampleur croissante. La Société Asiatique de Paris fut fondée en 1821 et sa première séance générale fut tenue le 1re avril de la même année sous la présidence de Silvestre de Sacy (1758-1838). Professeur au Collège de France depuis 1808, titulaire de la toute nouvelle chaire de persan, il réussit à déchiffrer l’écriture persane de l’époque sassanide. Deux ans après, cette Société lança la publication du fameux Journal asiatique, qui publiera de nombreux articles d’histoire, de critique et de littérature persane. On peut citer parmi ces articles, des extraits des historiens Mirkhond, Khondémir, Hamd-Allah Mostowfi et le vizir Ala-Eddin Ata-Mélic Djoweïni. Le nombre des traductions s’accrut avec le temps : A. L. Chezy traduisit en prose Medjnoun et Leïla (1807), N. Semelet, professeur à l’Ecole des Langues Orientales, publia pour la première fois la traduction intégrale du Gulistan ou du Parterre de fleurs (1834) ; Garcin de Tassy traduisit en prose le Langage des oiseaux (1857) ; Jules Mohl, savant allemand de formation française et professeur de persan au Collège de France, décida en 1826 de traduire Le Livre des Rois (Shâhâmeh) en français. Sa traduction en sept volumes dans une édition bilingue ne fut achevée qu’après sa mort, quarante ans plus tard, en 1876, avec la collaboration de Barbier de Meynard qui compléta le septème et dernier volume de cette œuvre gigantesque. La répercussion du Livre des Rois dans la littérature française fut longue et durable. Jean-Jacques Ampère, Sainte-Beuve, et Quatremère lui consacrèrent de nombreux articles et études. Lamartine fit une vie de Rostam, héros persan. Hugo surnomma Ferdowsi «Seigneur vermeil», «Homme de pourpre», et lui emprunta le thème de quelques-uns de ses poèmes dans la Légende des Siècles. François Coppée le compara à Gengis Khan et à Tamerlan, et trouva le tombeau du poète «plein de roses», et celui des vainqueurs «plein de sang». Jean-Baptiste Nicolas, consul à Rasht, traduisit Les Quatrains de Khèyam (1867) ; Barbier de Meynard traduisit intégralement Le Bustân (1880).

Dans la première ambassade française permanente en Perse dirigée par le Comte de Sercey en 1839, figurait A. de Biberstein alias Kazimirski qui rédigea entre autre un dictionnaire français-persan. Desmaisons publia un dictionnaire persan-français qui fit longtemps autorité. Barbier de Meynard traduisit en français le Mo’djem al-boldan (Dictionnaire géographique de la Perse). La culture occidentale fut alors marquée par l’empreinte orientaliste, même si ce fut à travers des approximations, à l’instar de Renan, en particulier ses idées sur les peuples sémitiques n’ayant pas de mythologies, sur le fait que le désert fait le lit du monothéisme…, ou de Gobineau, le conteur des Nouvelles asiatiques. La France, ne pouvant plus agir politiquement, fit porter ses efforts sur le domaine intellectuel, tâche que les Iraniens aient facilitée par leur curiosité : la création de l’école polytechnique Dâr ol-Fonun à Téhéran en 1848 fit ensuite naître le besoin de disposer de traductions de livres européens. Le français étant la langue la plus connue, des livres scientifiques, des romans et des livres scolaires furent traduits du français en persan. Sous l’influence des traducteurs, entre autres, des mots français entrèrent dans la langue persane. En 1855, une nouvelle mission française en Perse eut plus d’importance. Elle était dirigée par Prosper Bourée accompagné du Comte de Gobineau comme premier secrétaire. Il fut un des premiers à s’intéresser à la Perse contemporaine et à la faire connaître, fût-ce de façon approximative.

La Légation de Perse à Paris date de cette époque et le premier groupe régulier d’étudiants persans arriva à Paris en 1860. Les familles aisées se mirent à envoyer leurs enfants poursuivre leurs études en Europe et notamment en France. La langue française devint également obligatoire dans tous les lycées. Au contact de l’Occident, les Iraniens notables commencèrent à traduire les œuvres européennes et la cour royale ainsi que l’entourage du gouvernement furent les premiers à commander ces traductions.

Pendant la première moitié du XXe siècle, les études iraniennes se développèrent dans le cadre universitaire, en particulier au moyen de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, fondée sous Napoléon III. Dans la IVe section de l’EPHE consacrée aux langues et à la linguistique, les langues iraniennes anciennes (avestique, pehlevi, vieux perse) furent enseignées par des savants de grande réputation. Darmesteter réalisa la première traduction de l’Avesta et fit faire des progrès considérables à la linguistique iranienne et à la connaissance du Pehlevi. Louis Massignon eut un rôle essentiel dans les premières études sur l’islam iranien et le chiisme. Henri Massé, titulaire de la chaire de persan aux «Langues Orientales», de 1927 jusqu’en I958, publia plusieurs petites études ethnographiques sur l’Iran de Reza Shah et surtout un grand nombre de traductions en français d’œuvres littéraires persanes.

Après la seconde guerre mondiale, les recherches et l’enseignement se sont développés dans le cadre de la Sorbonne, et du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) créé en 1939, et avec l’aide du Ministère des Affaires Etrangères. En 1947, plusieurs personnalités exceptionnelles ont fondé ou restructuré les principales institutions actuelles consacrées aux études iraniennes: Roman Ghirshman prend la direction de la Délégation Archéologique Française en Iran, Henri Corbin fonde le Département d’Iranologie de l’Institut Franco-Iranien de Téhéran, Louis Massignon crée l’Institut d’Etudes Iraniennes à la Sorbonne alors que Emile Benveniste, au Collège de France, exerce un rôle incontestable sur les recherches en linguistique iranienne. Après le mai 1968, avec la venue de nouvelles personnalités comme Paul Bernard, Gilbert Lazard et Charles Henri de Fouchécour, Philippe Gignoux, Jean Aubin, les recherches sont dans le cadre de groupes de recherche réunissant plusieurs chercheurs de spécialité différentes, et souvent organisés avec l’aide du CNRS qui joue désormais un rôle prépondérant pour le développement des études sur le monde iranien et l’ensemble des grandes civilisations.

A l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO), on s’initie au persan mais aussi au kurde, au pachtou, à l’urdu et aux cultures iraniennes. L’Institut d’Etudes Iraniennes de la Sorbonne Nouvelle est considéré maintenant comme un centre déterminant pour les études de haut niveau sur la culture iranienne «classique» avec sa bibliothèque spécialisée de 13000 volumes.