logo

Les chefs d’œuvre du Louvre vont rester au Louvre
Compte-rendu de l’exposition « Le musée du Louvre à Téhéran »
Mehrnoush ALIMADADI
Traduit par Aman YAMIN

Aux derniers jours de l’année 1396/2018, une nouvelle exceptionnelle annonçant l’exposition des œuvres du Louvre à Téhéran a suscité une grande effervescence. La salle prévue pour cette exposition importante se loge au premier étage du Musée national d’Iran, la partie concernant l’époque islamique, à côté du musée archéologique d’Iran, où se trouve la voûte œuvrée par André Godard à l’image d’Iwan de Chosroès à Ctésiphon. Le musée du Louvre, le plus grand et le plus illustre musée d’art et d’antiquité au monde, accueille 9 millions de visiteurs chaque année, venant du monde entier : il est ainsi un lieu qui fait rêver, grâce à ses collections grandioses, qui rassemble tous les amateurs d’histoire, d’art et de culture en général. Le lundi 14 Esfand, l’exposition du « musée du Louvre à Téhéran » a été inaugurée officiellement en présence de monsieur Mohammad Javad Zarif, le ministre des Affaires étrangères de l’Iran, et de son homologue français monsieur Jean-Yves Le Drian.

Paris au cœur de Téhéran
La file d’attente assez longue devant le musée, qui n’est jamais aussi importante en temps normal, témoigne d’une certaine curiosité et d’une émotion particulière, ou rappelle simplement que, pendant les vacances, chacun cherche une activité simple, plus ou moins originale, pour passer un bon moment ensemble. Le prix d’entrée pour l’exposition, fixé à un tarif unique de 5000 tomans, se trouve évidemment nettement moins cher que celui à payer à l’entrée du Louvre du Paris. L’exposition a été agencée en fonction de l’ordre et de la priorité historique des œuvres ; on ne peut qu’être impressionné par ce travail et ce goût particulièrement français qui s’efforce de préserver toutes ces œuvres, et de les mettre en même temps en valeur. Le regard fasciné des visiteurs, témoigne du fait qu’ils sont en train de vivre une nouvelle expérience muséale ; à tel point qu’à l’heure de pointe, face à un tel enthousiasme. En 2016, pendant le voyage du président iranien Hassan Rohani en France, celui-ci a signé avec son homologue français un accord sur la coopération culturelle et touristique entre l’Organisation iranienne du patrimoine culturel, de l’artisanat et du tourisme et le musée du Louvre. Selon un rapport du Musée national d’Iran, l’accord initial entre le musée du Louvre et l’Organisation du patrimoine culturel iranien a été conclu durant une cérémonie qui s’est déroulée le mardi 17 et le mercredi 18 Esfand 1395/2017, en présence d’une équipe de spécialistes du musée de Louvre, sous la direction de l’archéologue Marielle Pic, directrice du département des Antiquités orientales du musée du Louvre, ainsi que du professeur Nokadeh, directeur du Musée national d’Iran. Au terme de discussions et d’échanges nombreux entre les deux parties sur la préparation de l’événement et la manière dont l’exposition devait être organisée, ils se sont rencontrés pour analyser et inspecter le lieu prévu afin d’évaluer le dispositif de sécurité et d’autres problèmes du même ordre.

Cette exposition se compose de quatre parties : « Naissance d’une collection », « Rêve de mondialisation », « Splendeur des civilisations du monde », « Musée vivant ». Cette répartition invite à retracer l’histoire du musée du Louvre, depuis sa création à l’époque des rois de France jusqu’à l’époque contemporaine.

L’exposition comprend 56 œuvres issues des différents départements du Louvre et du musée Delacroix, illustrant ainsi la richesse des civilisations antiques, qu’elles soient asiatiques, européenne ou nord-africaine mais également les civilisations babylonienne, égyptienne, sumérienne, assyrienne, grecque et romaine ; sans oublier la présence d’une collection de peintures, de dessins et d’œuvres lithographiques. La statue du Sphinx royal en granodiorite, qui n’est pas sans ressemblance avec sa version colossale égyptienne, appartenant à l’époque du pharaon Hachoris, symboliquement considéré comme le gardien et le protecteur du monde, représente en effet l’une des œuvres les plus notables de cette collection. Le fragment de bas-relief d’un légionnaire de mède, découvert à Khorsabad (au nord de l’Irak), remontant à l’empire assyrien, et celui de soldats portant un casque ailé, retrouvé à Ninive, et datant de l’empire assyrien, ainsi que la statue de Gudea, provenant de la civilisation sumérienne, font aussi partie de la collection antique de cette exposition. Il faut évoquer également la présence d’une pélikè (datée de 450-460 av. J.-C.), témoignage de l’art grec antique, de pierres tombales de la civilisation égyptienne, d’une statue d’un scribe royal en diorite, datée de l’époque de Ramsès II (environ 1213 – 1279 av. J.-C.), et une statue d’ Artémis en bronze du IVe siècle av. J.-C., représentative de l’art étrusque, ainsi que la stèle d’une mère accompagnée de son fils, gravée d’hiéroglyphes, issue de la civilisation Hittite, un relief représentant « Mithra immolant le taureau », une des inscriptions mithraïques les mieux conservées et les plus importantes au monde : on pense que cette inscription épigraphique, découverte à Sidon au Liban, a été gravée entre le IIe et le IVe siècle. On retrouve également parmi des œuvres de cette collection un bassin doré, incrusté de motifs de chasse, caractéristique de l’art égyptien du XIIIe siècle ; un écrin en forme de tombe, servant à préserver les reliques de personnes importantes ; la sculpture d’une Vierge à l’enfant en calcaire multicolore du XIVe siècle, représentative de l’art gothique ; une coupe recouverte de pierre de jade et de rubis ornée d’une figure de Bergamote, fabriquée sous l’Empire Ottoman au XVe siècle ; la statue d’une déesse en marbre du Ier ou IIe siècle ; une inscription épigraphique en marbre intitulée « victoire du temps sur le monde » ; la statue en marbre d’un ange consacré à la mémoire de François II, éphémère roi de France au XVIe siècle ; la statue de Minerve, déesse de la guerre et de la sagesse, témoignage de l’art romain ; une statue d’Horus en granite, aux yeux en agate ; un buste de l’empereur romain Marc Aurèle, daté du XVIIe siècle ; une statue datant du règne d’Apriès en Egypte, entre 589 et 570 av. J.-C., amenée à Rome, puis confisquée par Napoléon Bonaparte, et finalement acquise par le Louvre en 1815 ; une cruche portant le dessin d’une scène de combat entre trois guerriers grecs ; une tablette en terre cuite relatant le mariage de Thetis et Pélée ; une urne funéraire romaine du Ier siècle ; la Stèle de Philis, stèle funéraire datée d’environ 440-450 av. J.-C., découverte sur l’île de Thasos en Grèce ; des faïences du XVIIe siècle présentant des motifs de fleur, retrouvées en Turquie ; une statue de saint Dominique faisant partie de la collection du marquis de Campana ; des enluminures d’Abdülcelil Levni, datant du XVIIIe siècle et enfin une statue de la déesse Sekhmet. La civilisation iranienne est représentée par deux œuvres : une hache en bronze de 1300 av. J.-C., découvert à Chogha Zanbil par Roman Ghirshman, sur laquelle a été gravé le nom d’un roi élamite, Untash-Naprisha ; et enfin un étendard circulaire en bronze posé sur le dos de deux taureaux et garni d’une ronde de quatre personnages, du IIe millénaire av. J.-C (âge de fer), découvert dans la province du Lorestan. Au sein de cette exposition, on trouve aussi une collection de peintures de différentes époques : un tableau de Giovanni Battista Salvi représentant l’Annonciation et la rédemption par l’arrivée du christ, dans lequel la Vierge Marie tient une branche de lys ; le tableau de Jean-Baptiste Belin, intitulé « Vase d’or, fleurs et buste de Louis XIV » ; « Le Batelier passant derrière les arbres de la rive », peint par Jean-Baptiste Camille Corot ; un tableau de Michel Wounkie représentant l’éruption du Vésuve, relatant et la destruction de Pompéi ainsi qu’une « Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines », peinte par Hubert Robert. On trouve également quelques panneaux explicatifs, racontant l’histoire du Louvre à l’époque où des artistes travaillaient sur divers projets à l’intérieur du musée. En outre, on trouve quelques chefs-d’œuvre de Rembrandt, Eugène Delacroix, Arnulf Rainer et Joseph Aved.

Dans la continuité et en marge de l’exposition, dans une salle à part, on retrouve une collection, intitulée « Regardez-moi », constituée d’une vingtaine de photographies du célèbre cinéaste iranien Abbas Kiarostami. Il s’agit de photographies prises entre 1996 et 2012 par l’artiste, lors de ses nombreuses visites au Louvre, parcourant les galeries de peinture et de sculptures. Le photographe, en se positionnant dans des axes inédits et significatifs, cherche constamment un point de vue intermédiaire à partir duquel l’œuvre et le spectateur puissent se contempler. Son génie lui permet de choisir, parmi tous les visiteurs, ceux qui présentent un trait particulier, afin de mieux mettre en œuvre ce parallélisme réflexif, parallélisme qui illustre l’attitude existentielle propre à l’expérience muséale.

Le passé d’une relation ancienne
Jean-Luc Martinez, président-directeur de l’établissement public du musée du Louvre, dans une interview avec l’ISNA, l’Agence de presse Estudiantine d’Iran, a déclaré à propos de l’ouverture du musée du Louvre à Téhéran : « Le Louvre, en se présentant au Musée national d’Iran, vise également à inciter les Iraniens à visiter le Louvre à Paris même. Le premier pas, le plus important, consiste à apprendre à se connaître davantage par la culture et par l’histoire. C’est dans ce but, mais également afin d’établir des relations fortes, qu’il faut se présenter l’un à l’autre ».

La France, pays pionnier dans le développement de l’archéologie moderne, a énormément contribué, notamment depuis le XVIIIe siècle, à l’étude des civilisations anciennes. Tout en participant à la connaissance du patrimoine culturel mondial, elle est également parvenue à rassembler un grand nombre d’œuvres au sein de ses musées. Depuis l’époque de la dynastie qajare, de nombreux archéologues français se sont rendus en Iran, dans le but de découvrir et de restaurer des œuvres et des monuments historiques. De la sorte, même sous la dynastie Pahlavi, on trouvait en Iran un nombre non négligeable d’historiens, d’archéologues et d’artistes passionnés par la culture et l’art persan, soucieux de restaurer les œuvres et de transmettre leurs savoirs au sein des milieux scolaires et culturels.

Les travaux menés sur la culture iranienne depuis le siècle dernier montrent que la présence des Français en Iran a influencé le processus de modernisation sous tous ses aspects : sociaux, politiques, culturels et artistiques. Sous la dynastie Pahlavi, grâce à la création d’un pôle universitaire en France à destination des étudiants iraniens (consacré au domaine des sciences humaines, de la médecine et de l’industrie), l’Iran, un pays assoiffé de progrès, a pu bénéficier du savoir-faire français. L’inauguration de l’Ecole des beaux-arts de Téhéran en 1940, et l’arrivée d’étudiants désireux de bénéficier d’un enseignement reconnu dans les écoles d’art en France, ont établi une ambiance qui leur a permis de s’initier aux derniers développements de l’art moderne en Europe. Ce processus amorcé sous la dynastie Qajar s’est poursuivi dans les années qui ont suivi, à tel point que la méthode pédagogique française est toujours en vigueur dans la plupart des structures académiques et culturelles. Ce fait s’avère d’autant plus évident si l’on étudie la manière dont la première génération de ces intellectuels francophones et francophiles regardait le monde. Après la révolution islamique, ce processus s’est sans doute ralenti, à cause d’une modification générale des relations entre les deux pays, aboutissant à une diplomatie culturelle et politique différente. Toutefois le discours du président du Louvre au sujet de cette exposition incite à envisager, ou laisse deviner, un nouveau destin pour l’avenir de cette relation historique riche et ancienne entre les deux pays, d’autant plus que du fait de cette proximité culturelle, la France recèle un grand nombre de trésors de la culture iranienne dans les collections de ses musées.

L’avenir d’un événement important et polémique
Ce qui semble discutable au sujet de l’exposition, c’est la manière dont ses œuvres ont été choisies de la part du Louvre. Certes, cette exposition, grâce à la diversité et la richesse civilisationnelle de ses œuvres a pu attirer l’intérêt d’une masse de gens, et l’on peut donc dire qu’elle constitue un épisode important dans l’histoire culturelle de ces dernières années. De plus, il est rare qu’autant de personnes soient attirées par une exposition. Il n’en reste pas moins que malgré une telle diversité, cette collection n’a pas véritablement satisfait la majorité des spécialistes ou des amateurs de culture, qui connaissent bien l’histoire de l’art en Occident.

Concernant l’agencement et de la manière dont le Louvre a choisi telle ou telle œuvre parmi tant d’autres pour l’exposition à Téhéran, Monsieur Martinez, dans la suite de son interview, déclare que « l’on a essayé de raconter une histoire à travers tous ces objets. Au sein de la première partie, on a voulu exposer des œuvres qui racontent l’Ancien Régime, et l’histoire des rois de France. Ensuite on a décidé de rassembler des collections somptueuses, du monde entier cette fois, évoquant l’esprit du Moyen Âge jusqu’au XIXe siècle. Les œuvres de la dernière partie de l’exposition ont été sélectionnées parmi des artistes vivants et des œuvres contemporaines ». Selon lui enfin, la sélection visait à proposer un aperçu global de la place de l’art et de la culture dans l’histoire de l’humanité.

Il faut avouer que les collections du Louvre renferment des œuvres particulièrement splendides appartenant au patrimoine mondial, issus de tous les pays et de toutes les époques du monde : ce qui atteste du caractère universaliste de la culture française. Malgré cela, ces derniers temps, certaines rumeurs alimentent l’idée qu’une partie des œuvres présentes dans l’exposition ne seraient pas authentiques. Des visiteurs, parfois indignés par le caractère arbitraire de la sélection opérée pour l’exposition, attendaient des œuvres ayant des qualités artistiques supérieures, à la hauteur d’un musée reconnu mondialement, d’autant plus qu’il est incontestable que ce qui a mis cet événement dans la lumière a été la présence d’un certain nombre d’artistes éminents, représentatifs d’un aspect de l’histoire de l’art dans le monde ; or, les œuvres choisies dans la production de ces immenses artistes sont finalement d’une importance assez mineure, et assez peu emblématiques de leur grandeur. Par exemple, le nom de Rembrandt, le célèbre peintre baroque néerlandais, suffit largement à captiver un amateur d’art et à le persuader d’aller au musée en vue de faire une rencontre avec un de ses tableaux. Or, l’œuvre de Rembrandt choisie pour l’exposition est de petit format et n’est qu’une ébauche préparatoire : il s’agit d’un modeste tableau intitulé « Jeune femme assise », un portrait de la femme de Rembrandt, Saskia van Uylenburgh, assez peu mis en valeur, placé dans un petit coin terne sur le mur blanc du musée. Pourtant les organisateurs iraniens de cette exposition sont fiers d’un tel choix, comme s’il s’agissait d’un exploit sans précédent et inouï ! Youssef Hassan Zadeh, le directeur de la publication du Musée national d’Iran, dans une interview avec l’ISNA, a déclaré que ce tableau est l’un des plus somptueux de Rembrandt, et qu’il tenait à tout prix à l’inclure dans l’exposition. De surcroît, le choix malheureux d’un tableau de Delacroix imprégné d’orientalisme, intitulé « Lion dévorant un arabe », est un autre point faible de cette exposition, qui ne laisse aucun doute sur la persistance de clichés exotiques sur l’Orient.

L’autre aspect intriguant de cette exposition, c’est la présence étouffante des financeurs et de leur représentation publicitaire. L’affiche « Ayandeh Bank », accompagnée de sponsors, dès l’entrée du musée et dans chaque recoin de celui-ci, ainsi que la présentation du dernier modèle Renault dans l’espace extérieur du musée, manifestent incontestablement l’existence d’un accord lucratif entre participants. Selon les responsables du musée, le nombre de visiteurs a été tellement considérable que cela leur a donné l’idée d’organiser le même événement à Mashhad. Pourtant, selon l’agence de presse ANA, Mohammad Hassan Talibian, vice-président de l’Organisation du patrimoine culturel, de l’artisanat et du tourisme, a annoncé qu’à cause de l’absence de coopération des compagnies d’assurance, il n’y aurait pas d’exposition du Louvre à Mashhad. Cependant, grâce à des négociations avec le directeur du musée du Louvre, ils ont décidé malgré tout de la prolonger jusqu’au 8 Mordad.

Enfin, parallèlement à cette exposition, à partir du 27 mars se tiendra une exposition intitulée « L’Empire des roses » au Louvre-Lens, consacrée à l’art fastueux de la dynastie Qajar, composée de 22 chefs-œuvres de l’art qajar.