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Y a-t-il un art contemporain spécifiquement iranien ?
Jean-Pierre BRIGAUDIOT

Décrire la scène artistique contemporaine iranienne et plus précisément celle de Téhéran ne saurait avoir pour ambitions ni l’exhaustivité, ni d’épuiser ce sujet. Cette approche sera nécessairement à la fois impressionniste et celle du moment où elle a lieu. La scène artistique dont il est question est mouvante et compte tenu des dimensions de la ville elle comporte un nombre considérable de lieux privés et publics pérennes ou temporaires ouverts à ce qu’on appelle l’art contemporain. Comme il en est dans beaucoup de pays, l’art contemporain émerge et se diffuse principalement dans la capitale, même si des galeries et des musées de qualité existent dans d’autres villes, comme à Esfahan, par exemple.

Moderne ou contemporain, quelques mises au point
Préalablement il sera opportun de préciser ce qu’en termes d’histoire de l’art et le plus généralement, on entend par art contemporain, notamment par rapport à la notion d’art moderne (art moderne et art contemporain étant deux notions instables mises en place de manière empirique, en tant qu’outils de description d’une histoire plus ou moins récente et toujours actuelle de l’art). Ce partage entre moderne et contemporain concerne avant tout les territoires et pays où, dès la fin du dix-neuvième siècle l’art se cherche de nouvelles définitions, cherche à échapper à l’académisme, terme ici employé en un sens péjoratif, celui d’une autorité limitant l’art à une répétition infinie du même, au détriment de la créativité. Le temps passant, il va de soi que ces deux notions, moderne et contemporain, deviennent peu à peu obsolètes ; néanmoins, aujourd’hui, on peut dire que l’art moderne prend naissance, notamment en France, dans la dernière partie du dix-neuvième siècle avec les révolutions que furent par exemple l’impressionnisme, le fauvisme ou les premiers expressionnismes.

Ces mouvements, comme un certain nombre de ceux qui vont surgir au début du vingtième siècle vont marquer une rupture radicale avec la tradition établie, celle d’un art défini par les institutions académiques légitimatrices. Avec cette rupture l’art va cesser de se soumettre à des règles établies en amont et va se réinventer de manière continue en une succession d’avant-gardes dont chacune chasse et périme la précédente : fauvisme, cubisme, abstraction géométrique, abstraction gestuelle, lyrique, expressionnisme abstrait, surréalisme, tachisme, minimal art, art conceptuel, pop art, land art, body art, néo géométrie, nouvelle figuration, figuration critique, etc. Outre cette quête infinie de lui-même, l’art va peu à peu pouvoir se penser comme pure création non contrainte par l’acquisition préalable de savoirs faire, lesquels seront considérés par de nombreux artistes comme étouffant la créativité, ce qu’expliqua clairement Dubuffet dans son ouvrage Asphyxiante culture. C’est vers la fin des années soixante et au cours des années soixante-dix que va s’installer la notion d’art contemporain, celle-ci désignant certaines formes de l’art vivant, à l’œuvre, in process. Cette notion d’art contemporain est par ailleurs liée à l’évolution du rôle du musée d’art qui peu à peu cesse de seulement collectionner/acquérir, exposer et restaurer des œuvres, pour désormais s’impliquer en tant qu’acteur direct de la création, en tant que commanditaire. Ses partenaires, des artistes désignés par les commissaires, les galeristes et la critique opérant compte tenu, à la fois des foires d’art et des manifestations internationales les plus prestigieuses : foires de Bâle en Suisse, FIAC à Paris, Paris Photo également à Paris, foire d’art de Miami, la Biennale de Venise et la Dokumenta de Kassel en Allemagne, parmi tant d’autres !

La scène artistique iranienne moderne:

Un premier passage...

Pour ce qui est de l’Iran, l’accession à la notion d’art contemporain va se faire un peu plus tardivement qu’en Europe, la notion même d’art y étant différente de celle ayant cours en Europe depuis la Renaissance italienne ; au cours de cette époque, s’effectue en effet en Italie, la séparation entre les arts mécaniques et les beaux-arts ou, un peu différemment dit, entre, d’une part, un art comme activité artisanale, fondée sur un savoir-faire savant et transmissible d’une génération à l’autre et d’autre part un art libre de s’inventer, en tant que recherche et pure création. Selon Léonard de Vinci les arts mécaniques différent des beaux-arts, qui sont cosa mentale, activité savante, intellectuelle et idéelle mais nécessairement fondée sur un savoir faire. En Iran cette partition entre art artisanal ou artisanat d’art et beaux-arts se fera comme naturellement avec, entre autre causes, la disparition de la raison d’être de la miniature, un art de cour magnifique et raffiné, élitiste, réservé aux princes, mais peu à peu investi par un désir d’autre formes d’art, notamment pictural, manifesté par exemple par la dynastie Qadjar. Au palais Sadaabad, à Téhéran, la galerie des portraits de ces princes Qadjars en témoigne. Si l’art iranien tend peu à peu à se positionner comme reflet de l’art européen, on peut considérer que la période de basculement de celui-ci, au-delà d’une circonscription à un art plutôt artisanal, se fera dans les premières décennies du vingtième siècle, par contamination, par désir d’autre chose, par une succession d’échanges documentaires et iconiques, par les séjours effectués par des artistes iraniens, autant en Turquie, qu’en Union Soviétique et surtout qu’en Europe, voire aux Etats Unis. Quant à la période moderne iranienne, elle sera marquée à la fois par le passage d’artistes tels Hossein Behzâd, en quelque sorte le dernier miniaturiste, à un art riche en appropriations et souvent très syncrétiste. De manière quelque peu simplificatrice on peut considérer que la période moderne en matière de beaux-arts, en Iran, va se développer entre les années vingt et les années soixante-dix à quatre-vingts du siècle passé. Il est indéniable, parlant de modernité, que de nombreux artistes iraniens vont considérer tant l’impressionnisme que le fauvisme ou le symbolisme comme des supports à la fois formels et conceptuels permettant de renouveler la notion d’art ; toutefois c’est le cubisme, en ses différentes formes (restant cependant un art figuratif), qui sera la référence et la source la plus présente de cette période de la modernité iranienne. Sur cette période moderne l’art iranien, un ouvrage fort riche en informations et documentation, peut être cité : celui dont l’auteure est Alice Bombardier, Les pionniers de la nouvelle peinture en Iran. Œuvres méconnues, activités novatrices et scandales au tournant des années 40. Ed Peter Lang, Berne, 2017. Cet ouvrage, malgré une base documentaire et surtout iconographique restreintes, décrit la difficile advention de l’art moderne en Iran ; celui-ci étant confronté à un rejet institutionnel, à un manque d’audience, à un public plus hostile que réceptif et à de profonds différends entre artistes et idéologies de l’art. Cet art moderne va néanmoins contribuer à proposer une alternative à des formes d’art fort convenues et caractérisées par leur descriptivité du monde visible. Ici, avec des peintres tels Djalil Ziapur ou Hushang Pezeshknia, la Nouvelle peinture iranienne va en quelque sorte s’emparer et parmi d’autres, de l’esthétique cubiste en l’appliquant à des scènes du quotidien iranien. Cependant, ce n’est pas tant ce syncrétisme formel qui va déterminer le passage d’un art artisanal à un art autonome, c’est ce qui découle de la rencontre d’artistes iraniens avec d’autres notions et définitions de l’art, c’est l’adoption par ceux-ci de nouvelles postures et de nouveaux objectifs de l’art. Ainsi peu à peu va émerger un art fondé sur l’inventivité et la créativité et non plus sur sa capacité de reproduction du réel, comme de lui-même qui caractérisa tant l’art de la miniature que les artisanats d’art.

L’art iranien d’aujourd’hui, celui qui est à l’œuvre, nouveau ou moins nouveau et peut-être postmoderne Aujourd’hui, en Iran, l’art moderne, surtout dans les galeries d’art, côtoie volontiers différentes formes d’artisanats traditionnels provenant des régions de l’Iran et de son passé ; et il en va quelquefois de même avec l’art contemporain : cela est caractéristique de la scène de l’art en Iran, cette conjugaison ou non séparation de l’artisanat qui privilégie savoir-faire et perpétuation du même et de l’art contemporain qui, en tant que phénomène mondialisé, est supposé autonome, indépendant, libre de s’inventer et réinventer, à la recherche perpétuelle d’un autrement. Cet art contemporain iranien se joue peu ou prou, et ce depuis plusieurs décennies, au niveau mondial, comme il en va de l’architecture dite internationale. Un exemple caractéristique de ce que peut être l’art iranien est celui de Shirin Neshat, vidéaste, présentée à la Biennale de Venise, manifestation mondiale. Elle fait figure d’artiste internationale dont le travail s’est développé sur le thème de l’Iran et de la femme iranienne. Néanmoins, avec le cas de Shirin Neshat, nous parlons d’une artiste née en Iran qui s’est implantée aux Etats Unis lors de son adolescence, ainsi définir sa production artistique comme typiquement iranienne semble paradoxal, même si ses œuvres ont longtemps parlé de l’Iran. Ce cas d’artistes opérant hors l’Iran est très fréquent, comme nombreuses sont les diasporas iraniennes, et s’il ne pose pas nécessairement un problème d’acculturation, il laisse discerner des artistes dont l’iranité n’est guère caractéristique d’un art contemporain produit en Iran, identifiable comme tel par la prise en charge de ses racines culturelles.

Quelques évolutions caractéristiques d’un art iranien.

L’art moderne, comme dans bien d’autres capitales de l’art, est fort présent en Iran où il côtoie l’art contemporain, lequel a connu une véritable et éphémère explosion au cours des années 2000, sous le mandat du président Khatami. Puis les troubles liés à la Révolution verte vont mettre le monde l’art iranien en sourdine avant qu’il ne redémarre à la fin de la même décennie. L’une des caractéristiques de l’art contemporain, comme de l’art moderne iraniens est cette relation forte et omniprésente à la culture persane, avec un passé prestigieux. Peut-on dire, comme le font fréquemment les iraniens du monde de l’art de Téhéran que cette prise en charge de leur passé par les artistes relève de la postmodernité ? On peut le dire, je crois, avec quelques réserves, puisque l’art moderne, celui qui sort des catégories traditionnelles où artisanat se confond avec Art (avec un A majuscule), a cherché à prendre appui, hors culture persane, sur les avant-gardes d’autres cultures, ceci afin de faire évoluer cet art-artisanat ou artisanat d’art vers d’autre modalités de l’art, vers d’autres conceptions de ses missions et places sociales. Donc cette partition entre art moderne et art contemporain n’est pas si radicale sur la scène artistique iranienne qu’elle ne le fut et ne l’est encore fréquemment dans le monde de l’art en Europe où l’art contemporain a été souvent très radical quant au rejet de l’art du passé, pris dans un système parricide de dénégation, désireux de tables rases. Ce désir de persanité ou d’iranité fort présent tant dans l’art moderne que dans l’art contemporain pourrait bien relever de deux désirs, d’une part celui d’affirmer avec fierté une culture préhistorique et historique, et celui d’une libération de normes trop pesantes quant à la mission de l’art, celui, irréversible d’être acteur de l’art au niveau mondial. Désir également d’une postmodernité permettant à la fois de dépasser le système des avant-gardes et leurs dogmatismes respectifs, désir de liberté de l’artiste d’inventer son art au-delà des techniques et de bipartitions telle, celle du figuratif et de l’abstrait. Il apparait toutefois que le développement de l’art contemporain iranien ne repose guère sur un substrat théorique bien établi et débattu tant dans les universités que lors de débats sur l’art.

Quelques artistes représentatifs de cette iranité de l’art contemporain

Deux exemples de création artistique symptomatique de la scène iranienne actuelle sont ceux-ci, parmi bien d’autres :

Ramin Ettemadi Bozorg et Zahra Shafie. Tous deux peuvent être situés dans une post modernité à la définition néanmoins incertaine, une inflation de l’usage de la notion de postmodernité en Iran posant quelques questions quant à ce dont il s’agit. Ramin Ettemadi Bozorg est un sculpteur doué d’un vrai savoir faire traditionnel, qui vit littéralement une extraordinaire histoire d’amour et la conte dans ses groupes sculptés, tirés en bronze et disposés en installations. Cette histoire d’amour est la sienne, personnelle mais en même temps située dans le contexte d’une iconographie persane, faite d’emprunts, par exemple de motifs des céramiques d’Esfahan. Cependant Ramin et sa bienaimée, Esha Sadr sont auteurs d’une pluralité de créations où l’écriture, l’installation, la performance, le théâtre, la vidéo, font pleinement partie de leur démarche. Ici l’iranité et le passé persan de Ramin s’affirment autant dans l’œuvre que dans ce choix de l’artiste d’apparaître physiquement, avec sa superbe barbe, comme l’une des figures de l’iconographie de Persépolis ! Quant à la jeune Zahrah Shafie, son œuvre picturale est à la fois « simplement » figurative, fondée sur un vrai savoir faire, ancrée de manière ludique dans sa propre vie personnelle et familiale et ouverte à une pluralité de formes d’Esthétique relationnelle qui conduisent sa pratique, somme toute traditionnelle, vers des pratiques d’aujourd’hui, telles la performance ou le théâtre de rue. La contemporanéité de la démarche de Zahrah Shafie réside plutôt dans le contenu des œuvres, bien davantage que dans une figuration aussi simple que précise. Le contenu est, espiègle, ludique, tantôt évocateur d’Alice au Pays des merveilles ou d’une forme de Pop’art, notamment par la présence de l’objet de consommation ordinaire.

Et la photographie

Cela est très important : y a la photo iranienne qui connait une juste et vraie reconnaissance internationale. Cette photo est peut-être la forme d’art iranien la plus connue dans le monde. D’une certaine manière c’est une galeriste de Téhéran qui a révélé son histoire et en même temps son actualité avec ces deux expositions de 2009, à Paris, l’une au musée du quai Branly, intitulée 150 ans de photographie iranienne, faisant le point sur le parcours de la photo iranienne de sa naissance, au dix-neuvième siècle, jusqu’à nos jours. L’autre exposition, aux mêmes dates, se tenait au Musée de la Monnaie de Paris, intitulée Iran 1979-2009, elle se consacrait à la photo contemporaine, incluant cette photo instantanée prise durant les manifestations de rue. La galerie Silk Road dont il est ici question, fondée en 2001, vogue dans sa seconde décennie d’existence, elle a effectué un travail exceptionnel au plan qualitatif et historique, relevant autant de la mission de la galerie d’art que du rôle du musée. La photo iranienne a pris pied tardivement en tant qu’art, mais au cours de la modernité artistique iranienne, elle jouit de cet avantage de ne pas être encombrée de quelque tradition. C’est au début des années quatre vingt qu’elle commença à être enseignée à l’université. Une date paraît essentielle, celle d’une exposition consacrée à la photo reportage de la guerre Iran-Irak organisée par le Musée d’art Contemporain de Téhéran, au début des années 2000. Cette vaste exposition fit passer la photo reportage à des tirages en des formats inaccoutumés. Ce geste du musée -et il importe qu’il ait été commis par un musée-, eut pour conséquence d’affirmer institutionnellement la photo de reportage comme art en la faisant passer de sa nature journalistique d’illustration et de témoignage, au statut d’œuvre d’art. Ce geste du musée va contribuer à générer un intérêt nouveau pour la photo en tant qu’art intégré aux enseignements de l’art. S’ensuivra l’apparition d’une photo iranienne riche de tous les genres possibles, événementielle, anthropologique, intime, arrangée, photo urbaine ou de paysage…photo également plus instantanée et immédiate que jamais, avec le Polaroïd puis le téléphone mobile. De nombreux photographes vont émerger, témoignant de leur Iran en même temps que jouant leur carrière au niveau international, notamment grâce aux foires internationales d’art comme Paris Photo où la galerie Silk Road les a exposés. Quant à la démarche fondatrice en même temps qu’essentielle de cette galerie Silk Road, il y a lieu de citer ce bel ouvrage qui témoigne de ses dix ans d’existence : La photographie iranienne. Un regard sur la création contemporaine en Iran. Ed Silk Road Gallery, 2011.

La diffusion de l’art contemporain iranien

S’il se dit que Téhéran comporterait quelque deux cents galeries d’art, la dimension et les difficultés de circulation dans Téhéran limitent singulièrement la fréquentation comme la visite de celles-ci. Un certain nombre d’entre elles ont acquis une vraie notoriété au niveau international, car ayant des succursales à l’étranger ou/et fréquentant les grandes foires d’art. Ce sont souvent des espaces, comme la galerie Shirin ou la galerie Boom, de type white cube, qui marquent une réelle différence avec les galeries d’esprit moderne où l’espace est à la fois celui d’un salon et se partage entre œuvres d’aujourd’hui et objets d’artisanat, la fameuse galerie Seyhoun en étant un exemple. Si le monde des galeries est finalement assez semblable à ce qu’il peut-être dans d’autres capitales de l’art, l’une des caractéristiques de l’art contemporain iranien est cette bruyante absence des institutions quant à le réellement promouvoir; à Téhéran il n’y a qu’un seul musée d’art contemporain et il fonctionne prioritairement, sauf quelques exceptions, sur le modèle passé du musée qui collectionne, expose et restaure. Ses actions en faveur de l’art vivant sont trop rares, sa visibilité internationale est trop modeste. Quant aux autres institutions, centres d’art contemporain par exemple, elles n’affirment pas de présence décisive quant à accompagner et soutenir l’art vivant pour sa visibilité; les actions dont j’ai pu avoir connaissances restent modestes et localisées, comme un symposium de sculpture sur pierre se tenant au pied de la tour Milad, esprit année 1930 !

Pour que l’art contemporain iranien puisse se hisser au niveau international et prospérer en termes économiques, il manque à Téhéran une biennale internationale, une ou plusieurs foires d’art et des structures spécifiquement dédiées aux artistes prometteurs. Un festival comme celui de Chiraz-Persépolis qui après une dizaine d’années d’existence, de la fin des années soixante à la fin des années soixante-dix, prit fin peu avant la Révolution, fut un moment extraordinaire de la contemporanéité iranienne dans le domaine des arts vivants et il donna à l’Iran une visibilité mondiale en termes d’art, d’avant-gardes et d’expérimentations. L’art contemporain iranien se développe néanmoins peu à peu au niveau international, restant souvent riche de ses racines et cultures et se séparant peu à peu à la fois de l’artisanat d’art comme de ce kitsch si typique du Moyen Orient et du monde arabe…ou en le détournant.