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Ispahan, rivière sans retour
Francis RAMBERT

Francis Rambert, né en 1954, est un critique d’architecture français. Il est un des fondateurs du magazine d’Architectures en 1989 et il en est le rédacteur en chef jusqu’en 2002. Collaborateur dans différentes revues telles que Beaux-Arts magazine, Le Journal des Arts et Connaissance des Arts, il est auteur de plusieurs ouvrages sur l’architecture. Il est le directeur de l’institut français d’architecture et chef du département de la création architecturale de la Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris depuis 2004. Il siège en tant que président au conseil d’administration de l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Val de Seine.

Que faire lorsqu’une ville a perdu sa rivière ? En Iran, la métropole d’Ispahan ne voit plus vraiment l’eau couler sous ses ponts, dont les plus anciens, de la brillante époque safavide, ont contribué à en faire une cité unique. Sur place, une université d’été a ouvert quelques pistes pour imaginer l’avenir de cette ville ainsi déshydratée. Entre résurgence et résilience, le débat est ouvert.

La ville-oasis d’Ispahan serait-elle promise au régime sec? Le Zayandeh Rud, rivière qui a coulé pendant des siècles au cœur de l’ancienne capitale de l’Empire perse, a disparu depuis une quinzaine d’années. C’est l’identité de la ville qui est en jeu, pour ne pas dire son âme. L’eau s’est comme évaporée. La rivière a tout simplement quitté son lit. Non par débordement mais par détournement. Pompée en amont, l’eau, utilisée à des fins agricoles à près de 90 %, part ainsi irriguer d’autres territoires, avec ce que cela suppose de prélèvements sauvages.

Depuis 2001, date à laquelle cette disparition artificielle a été constatée, la rivière ne réapparaît qu’occasionnellement au gré des quelques lâchers d’eau du barrage. Notamment à l’occasion du Nawruz, la fête du Nouveau Jour, qui marque le printemps. Tout le reste du temps, son lit est désespérément vide, de rares buissons chétifs s’en sont emparés. Le sol s’est craquelé, offrant le déprimant spectacle d’une immense mosaïque de la sécheresse. Reste une bande aride de trois cents mètres de largeur qui a tout d’un no man’s land, comme le confirment les images satellite. Et le réchauffement climatique ne risque pas d’arranger les choses. Il y a quelque chose de paradoxal dans cette situation car l’eau est toujours présente dans cette “cité-jardin” construite à 1580 m d’altitude ; sur la place Meidan Emam, espace public majeur de l’ancienne capitale, classée au Patrimoine mondial de l’Unesco, ou dans l’enceinte du palais des Quarante Colonnes qui n’en compterait que vingt sans son miroir aquatique, par exemple. Or, la ville implantée à l’écart s’est développée vers le sud au XVIIe siècle en intégrant la rivière, selon la vision urbanistique du shâh Abbas le Grand pour la nouvelle capitale. Son architecte, l’homme de science sheikh Bahâ’i, va développer parallèlement un système de canaux’, réactivant les mâdi ancestraux aux parcours informels, pour irriguer la ville et ses champs alentour. De ce maillage très fin, 154 mâdi subsistent de nos jours. Dans un contexte où la croissance démographique a été forte ces dernières décennies - et les projections pour 2030 estiment que la province d’Ispahan passerait d’environ cinq millions d’habitants aujourd’hui à sept millions - et où la consommation d’eau par habitant a doublé, la question du captage et de la distribution de l’eau est majeure, pour ne pas dire vitale. Le spectacle de “la rivière de la vie” (nom en persan du Zayandeh Rud) a tourné à la tragédie. “La mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la terre : la peine de l’eau est infinie”, souligne Gaston Bachelard dans son essai sur l’imagination de la matière L’Eau et les Rêves (1942).

L’indéniable poétique contenue dans la relation d’une ville à l’eau s’est évaporée et, le soir, les chants des hommes qui emplissent les voûtes des vieux ponts de pierre sont chargés de nostalgie. Le vide est criant.

Il est évidemment très loin le temps des fêtes somptueuses organisées à l’époque de la dynastie des shâh Abbas sur le lac formé par la fermeture des vannes des ponts. Car ces ouvrages d’art hydrauliques, conçus selon une typologie à deux niveaux, avaient une double fonction : traverser et réguler. C’est le cas notamment du Si-o-se Pol avec ses trente-trois arches (1599-1602), ou du Khadjou et sa plate-forme équipée d’escaliers briseurs de flots (1647-1666), dont le dispositif permettait d’alimenter les canaux d’irrigation. On ne peut cependant pas parler d’icônes désincarnées tant ces édifices bien rythmés par le jeu des arches et des niches sont fréquentés. Les habitants les traversent à pied ou à deux-roues, y restent côté ombre, s’y abritent sous les voûtes. Mais imaginerait-on le Ponte Vecchio à Florence (ville avec laquelle Ispahan est jumelée) sans eau, ou bien le château de Chenonceau à sec ?

Reprogrammer le lit
Dès lors, une stratégie de reconquête se pose. Comment réactiver ce parcours linéaire, réutiliser ce territoire, en d’autres termes comment reprogrammer le lit de la rivière ? C’était tout l’enjeu de l’université d’été “La ville qui a perdu son fleuve”, organisée sur place à l’initiative de Richard Scoffier avec Sina Abédi, dans le cadre d’un partenariat entre l’ENSA de Versailles et l’université d’art d’Ispahan. Quatre-vingts étudiants français et iraniens se sont mobilisés sur un débat vif qui soulève de nombreuses questions. Artificialiser un cours naturel ou naturaliser un espace urbain ? Réserve écologique ou terrain d’expérimentation pour l’urbanisme ? Le dilemme est posé d’emblée. Entre résurgence et résilience s’ouvre l’espace de la réflexion. Inévitablement, remonte à la surface le projet qu’imagine Paul Maymont en 1962 dans le lit de la Seine à Paris, une utopie qui avait fait suite, en son temps, à la ville spatiale de Yona Friedman. Revitaliser une rivière morte ? L’enjeu s’est présenté à Valence, en Espagne, lorsqu’après des inondations meurtrières en 1957, la municipalité décide de détourner le fleuve Turia vers le sud de la ville. La mutation du lit, dès lors partiellement asséché, s’est faite sous la pression de la population qui réclamait une coulée verte. Le scénario de reconquête s’est déroulé en plusieurs séquences, la première avec Ricardo Bofill, la toute dernière avec Santiago Calatrava et sa délirante Cité des arts et des sciences. À Ispahan, la situation n’est pas celle d’une ville portuaire à l’embouchure, mais celle d’une ville-étape d’une rivière qui n’a jamais vu la mer, le Zayandeh Rud terminant jusqu’alors sa course dans un lac salé, quasi asséché aujourd’hui. On garde tous en tête la catastrophe écologique de la “disparition” de la mer d’Aral, entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, conséquence du détournement des deux fleuves qui l’alimentaient pour les besoins d’irrigation des terres arables. L’eau pour irriguer les champs ou l’eau pour le plaisir du citadin ? Le besoin versus l’agrément. Et pourquoi pas les deux, comme l’histoire d’Ispahan l’a magnifiquement mis en lumière ? D’emblée, la ligne de clivage s’est instaurée dans le débat de cette université d’été résolument placée sous le signe de la prospective. “C’est quand il y a crise que l’architecte intervient pour proposer des solutions pour la résoudre ; nous avons donc plus travaillé sur la situation d’après que sur un hypothétique retour de l’eau”, résume Richard Scoffier.

La relation entre l’eau et les villes
Changer le flux, c’est changer la pratique de la ville. D’autres usages peuvent-ils naître de la trace de cette rivière ? La question de la réversibilité se pose donc là, à une échelle territoriale, à l’image de la transformation du no man’s land du mur de Berlin où la ville a retrouvé ses droits. Pour Jean-François Coulais, l’un des architectes-en-saignants encadrant cet exercice pédagogique, la question de la rareté de l’eau est un phénomène mondial, comme les restrictions d’eau qui ont frappé Rome au cœur de l’été 2017 l’ont bien montré, et invite à “repenser le rôle que l’architecture peut jouer dans la transformation de la relation entre l’eau et les villes. Pas seulement en termes de système technique, mais aussi sur le plan de la représentation symbolique, porteuse de sens”. Autant de scénarios à écrire, autant d’hypothèses à ouvrir.

Dès lors, la tentation était grande de faire descendre l’espace public dans le lit de la rivière. Dans le cadre de ce workshop, tandis que certains étudiants ont imaginé y faire circuler le tramway et transformer les illustres ponts en gares, d’autres se sont inspirés de la célèbre Diagonale de Barcelone pour tirer une grande ligne (pour ne pas dire un trait) sur le Zayandeh Rud, en exploitant la trame de la ville. Une autre équipe s’est emparée de son tracé pour travailler le thème du mur, avec son jeu de parois qui cadrent, qui abritent des usages, sans fermer pour autant le passage de l’eau, si jamais...

Cette réappropriation du site de la rivière a ouvert la porte à l’exploration d’autres thèmes, comme celui, très attendu, des “ponts habités”, décliné ici pour porter une série d’installations culturelles et sportives. Parallèlement, on a vu surgir dans d’autres propositions des îles artificielles, des capsules ou des temples de l’eau, relectures contemporaines de temples zoroastriens, comme pour commémorer la mémoire de la rivière disparue. Plus radicalement, la question de l’eau a fait émerger un projet s’attachant à mettre en scène le système d’alimentation avec force tubes et autres conduites ; en résulte une architecture machiniste, une ville de tuyaux, à l’instar de l’une des “villes invisibles” d’Italo Calvino.

Réfléchir sur de nouvelles hypothèses Dans l’éventail des hypothèses, deux propositions se distinguent par leur approche contextuelle. L’une travaille sur l’idée de désert en ville, d’où seuls émergeraient les ponts anciens, une façon de gommer la trace de la rivière avec la recomposition de la ville qui en découle. L’autre a pris l’option très conceptuelle d’exacerber la situation actuelle : issue des craquelures dans la terre asséchée, une nouvelle matrice se révèle pour définir un paysage inédit prenant la forme d’une ville creusée dans le sol. Le groundscape cher à Dominique Perrault réapparaît là au cœur de la ville, à moins que ce ne soit le fantasme d’une nouvelle Petra à Ispahan ? Bita Azimi de l’agence CAB, architecte iranienne établie en France (qui n’a pas participé à l’université d’été), refuse de se résigner : “Ce n’est pas une fatalité, la situation n’est pas irréversible, et je ne suis pas la seule à le penser ; il est tout à fait possible de rétablir l’eau. Toute la ville a été conçue par rapport à cette rivière. Il faut garder le sens des choses ; pour autant, il est intéressant d’y réfléchir comme cela, avec de nouvelles hypothèses qui seraient le début d’autres projets.” Pendant ce temps, en Inde, la rivière Yamunâ s’assèche, là aussi par pompage afin d’irriguer les terres agricoles de la mégalopole de Delhi. Cet état de fait inquiétant n’est pas sans conséquences, semble-t-il, sur l’un des joyaux de l’architecture moghole : le Taj Mahal, dont les fondations de bois seraient fragilisées au point que l’un des minarets commence à pencher. Le manque d’eau mettrait-il à mal les plus belles pièces du patrimoine mondial ?