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Les premières traductions de la littérature persane classique en français
Majid SOLEIMANI, chercheur en histoire de la littérature persane
Dans un entretien accordé à Shahrouz MOHAJER
Traduit par Reza AFCHAR NADERI

Shahrouz Mohajer: L’histoire de l’apparition de l’art de la traduction du persan vers le français diffère de son genre opposé, celui de la traduction du français vers le persan. En réalité, il apparaît comme une évidence que différents facteurs ont contribué à ce que les peuples, au fil de l’histoire, se consacrent à la traduction de langues étrangères. Si nous nous penchons essentiellement sur l’histoire de la traduction du persan vers le français, nous nous interrogerons alors sur les motivations qui furent à l’origine d’un tel courant. Autrement dit, quels furent les facteurs qui poussèrent les Français à traduire des textes persans ?

Majid Soleimani: Les motivations furent toujours diverses puis également amenées à évoluer au cours du temps. Ainsi, elles divergent entre les 17e et 19e siècles. La première période est en relation avec la période de la Renaissance et l’ouverture intellectuelle et pratique aux autres civilisations. De même, si l’on se réfère aux relations des voyageurs européens à l’époque safavide ou aux avant-propos des traductions réalisées, on constate des correspondances culturelles de même niveau entre l’Occident et les pays orientaux. En effet, durant cette période, la puissance et l’autonomie du califat ottoman et du pouvoir séfévide sont toujours bien installées. André du Ryer qui traduisit le « Jardin des roses » de Saadi en 1634 est aussi l’auteur de la première traduction du Coran en français et, en réalité, également dans les langues vivantes européennes. Il est possible de déduire un changement de perspective à travers deux préfaces de traductions du Coran. La première préface consiste en un texte critique au ton acerbe sur les croyances des Musulmans, ce qui semble résulter d’une injonction venue de l’église. A cette époque, la publication d’un ouvrage sans la protection et la validation du conseil royal ou de l’église n’était pas concevable.

La seconde préface est une description de visu des croyances et des rituels religieux des Musulmans prenant appui sur les traditions des Turcs ottomans de l’époque comportant, par moments, des éloges. De même, on rencontre dans certains passages des similarités dans les rituels et coutumes musulmanes et chrétiennes. C’est ce deuxième regard, en voie de distanciation avec le passé, qui mérite qu’on s’y attarde. Ainsi, nous pouvons considérer comme motif prédominant l’attrait pour la connaissance et la découverte des cultures diverses. Il est vrai que les traducteurs, dans leur ensemble, assumaient des missions politiques et qu’ils apprenaient les langues étrangères sur les lieux mêmes des missions. Cependant ils éprouvaient, sur place, un enthousiasme pour la connaissance et, lors du retour dans leurs patries respectives, il leur tenait à cœur de laisser une œuvre en souvenir de leurs expériences. Un phénomène que l’on pouvait relever à la lecture des dédicaces rédigées en tête de leurs ouvrages.

L’autre aspect concerne l’attrait pour l’histoire et l’historiographie scientifique et dans cette optique les sources nécessaires proviennent des autres langues. A titre d’exemple, le chercheur concerné par l’histoire mongole et la période ilkhanide – dont le domaine et l’influence ne se limite pas à l’est et aux régions dominées par l’Iran – se doit inévitablement de se référer aux sources persanes. Un exemple probant est le livre intitulé « Histoire de Gengis Khan et de ses descendants, jusqu’à l’époque présente », (Histoire Du Grand Genghiz Can… Avec L’histoire Abrégée De Ses Successeurs Qui Règnent Encore À Présent) traduit et édité par François Pétis de la Croix, dont la publication date de l’année 1710. A cette époque, les Timourides de l’Inde, descendants d’origine mongole, sont toujours au pouvoir et c’est pour cette raison qu’il emploie la formule « Jusqu’à présent ». Le traducteur agissait en tant que « drogman » de l’état français dans les pays orientaux. Il a commencé à voyager durant ses années de jeunesse et a séjourné aussi quelques temps à Ispahan sous le règne du roi Süleyman le Séfévide. Dans la préface de l’ouvrage il rapporte que sous l’effet d’avides lectures du « Livre des rois » (« Shahnameh ») au cours de deux mois, il en a été affecté avec une telle violence qu’il crut en mourir. Dans un autre passage il évoque sa passion pour le « Masnavi » et sa quête d’une personne qui, à ses côtés, le réciterait. En réalité le livre est une traduction, portant plutôt sur l’Histoire du « Djahangosha Djoveïni », puis du « Djame ol-Tavarikh » et « Khandmir » ainsi que d’autres ouvrages. Un échantillon passions et de nécessités. L’autre exemple vient de Wallenbourg, diplomate français à Istanbul. A l’époque des années révolutionnaires que connaît la France, il s’est engagé six années durant dans la traduction du « Masnavi » jusqu’à son achèvement. Ceci bien que tous ces efforts n’aient pas été soldés par le succès et que la traduction et les notes qui l’accompagnaient furent brûlées durant l’incendie de 1799 qui ravagea la moitié d’Istanbul. Lui-même, le cœur brisé face à un tel préjudice, s’en retourna à Vienne pour, cette fois-ci, entamer la traduction du « Livre des rois » mais le temps vint à lui manquer. Ce sont là des implications personnelles que l’on ne peut ignorer.

Durant les 17e et 18e siècles, la publication de recueils intitulés « Les paroles remarquables et les bons mots d’Orient », depuis le persan et l’arabe, ont également connu un succès. Il en existe également des exemples en chinois et en japonais. Ainsi, il existe un document ancien intitulé « Les paroles remarquables, les bons mots et les maximes des Orientaux » qui fut traduit à Paris vers la fin du 17e siècle, en 1694. Le traducteur et l’éditeur de l’ouvrage, Antoine Galland, affirme dans la préface que rien n’a été exprimé dans ce recueil hormis ce qu’il a lu par lui-même, dans les langues d’origine, en arabe, en persan ou en turc. Le livre réunit des traductions du « Jardin des roses », du « Ghabous Nameh », des œuvres de Djami, des « Fables » de Bidpaï de même que certains ouvrages historiques tels que les œuvres de Mir Khand. Les traductions et les propos ont été également accompagnés de commentaires qui dans leur ensemble présentent beaucoup d’intérêt.

Dans l’absolu il conviendrait de reconnaître que ces traductions viennent en complément des récits de voyageurs et d’ambassadeurs et de missionnaires ne faisant pas ici l’objet de notre étude.

SH.M: Nous savons que les études iranisantes ont pris naissance, en France, en 1828, de manière officielle, avec la création de la branche de littérature comparée à l’initiative de personnalités telles que Villemin et Jacques Ampère. Cependant, le débat autour de l’histoire de la traduction du persan en français est chargé de contradictions. Tout au moins, en ce qui concerne les sources auxquelles je me suis référé, on constate des datations et des œuvres diverses. Nombre de ces sources font référence à une date se situant dans la seconde moitié du 16e siècle. Je peux citer, par exemple, cette relation : « Du temps de Henri IV, Shah Abbas le Premier a su se faire connaître (en Occident) en infligeant une défaite aux Ottomans. Quelques prêtres tels que Pacifique Duperron et Gabriel de Paris, qui avaient appris le persan lors de leur résidence en Iran, et qui avaient procédé à des travaux d’édition et de traduction à partir de cette langue, ont traduit une vingtaine de titres de ses victoires en langue française ». Compte tenu de ces éléments, est-il possible d’indiquer de manière catégorique celui de ces ouvrages connus qui a été traduit en premier du persan en français ?

M. S: De manière générale il est difficile de commenter les questions relatives aux origines. Il se peut que la relation que vous venez de rapporter soit exacte mais je n’ai pas non plus, pour ma part, effectué de recherche indépendante. Et en ce qui me concerne, tel Antoine Galland, que je viens de citer, je préfère m’exprimer sur des œuvres que j’ai moi-même approchées, et étudiées. En tout cas on ne saurait douter du fait que les premières traductions ont concerné les correspondances officielles entre les états. Viennent ensuite, bien entendu, les comptes rendus d’événements majeurs dont on doit retrouver la trace dans les archives nationales, ce qui ne constitue pas une tâche aisée pour les chercheurs. Pour ce qui est des œuvres littéraires, la traduction du « Jardin des roses » en français, datée de 1634 – tel que nous venons de l’évoquer – représente une des œuvres les plus anciennes que j’ai pu consulter et à partir de laquelle j’ai pu effectuer quelques comparaisons de chapitres.

SH.M: Compte tenu de la nécessité de disposer de dictionnaires lexicaux dans le processus de traduction (de même que la connaissance de règles grammaticales), quelles sont les informations dont nous disposons sur les premiers dictionnaires persan – français ?

M.S: L’existence des dictionnaires est postérieure à celle des traductions et ceci est naturel. Les premiers traducteurs qui furent, pour la plupart des drogmans ou des fonctionnaires de l’état, ont fait l’apprentissage du persan dans des environnements iraniens ou ottomans et ont procédé à ces traductions au cours de leurs missions et ont pu les mener à terme avec l’aide de maîtres orientaux. Par la suite, de manière progressive, des glossaires se sont ajoutés aux traductions et nous avons constaté, au fil de leurs accomplissements, l’essor de nombre de dictionnaires au cours du 19e siècle. A titre d’exemple, nous pouvons nous pencher sur le cas de Kazimirski. Ce dernier est l’auteur d’un dictionnaire français – arabe complet et efficient ainsi que d’une nouvelle traduction du Coran. Mais, en langue persane, hormis la correction et la traduction du « Divan » de Manoutchehri (publiée en 1883), il dispose également d’un ouvrage intitulé « Les dialogues français – persan, avec une introduction sur la grammaire persane, accompagné d’un glossaire » (publié en 1866). Le préambule est fort passionnant et porte un regard critique et méticuleux sur le domaine concerné. Le glossaire comporte 500 pages mais Kazimirski affirme qu’il ne le nommera pas « dictionnaire » compte tenu de ce que l’élaboration d’un dictionnaire dépasse les capacités d’une ou de deux personnes. Il dispose d’un texte critique sur les dictionnaires traditionnels persans lesquels emploient majoritairement le qualificatif « réputé » sans commentaire. Il ajoute qu’on ne saurait se satisfaire du seul dictionnaire et qu’il convient également d’enregistrer les entretiens afin de présenter et de mettre en lumière dans ce contexte les applications lexicales. Et ce débat se situe en dehors des textes classiques, ce qui explique qu’il ait élaboré cet ensemble orienté sur la langue, l’écriture et la méthode d’enseignement du français et du persan.

Mais en ce qui concerne les dictionnaires, je souhaiterai évoquer deux cas. En premier le dictionnaire d’Adolphe Bergé, qui fut l’agent du gouvernement russe dans le Caucase. Il a fait ses études dans l’université impériale de Saint Pétersbourg puis, pour compléter ses connaissances des langues orientales il s’est rendu du Caucase en Iran où il a visité différentes villes en compagnie de ses guides dont il mentionne les noms dans son ouvrage. De retour à Tbilissi, il rédigea un dictionnaire comprenant 6500 mots qui, sans être considérable ni complet, comporte des aspects dignes d’intérêt. La publication du livre a eu lieu en 1867 dans trois villes différentes. Dans l’introduction il déclare avoir préféré ne pas employer de transcription bien qu’il n’ignore pas les avantages du procédé. Mais, en réalité, quel dialecte ou parler conviendrait-il d’employer ? Tout ceci témoigne bien de sa connaissance de terrain et du large environnement linguistique de l’Iran avec pour effet de ne pas se référer au seul parler central du pays. La majorité de ses acquis culturels sont confortés par des témoignages. Par moment ces témoignages s’inspirent d’expressions et de correspondances officielles. A titre d’exemple il devient témoin « tranquille » d’une formulation alambiquée qu’il traduit de la sorte : « Tous les sujets et citoyens jouissent d’une entière tranquillité et d’un parfait bonheur sous l’ombre protectrice et la faveur de S. M. le Shah Omnipotent tel que destin et défenseur de la vraie Foi ».

L’ouvrage dispose également de données historiques de qualité. Ainsi, dans les préludes des villes, tels que Ghazvin, Kerman, Kashan ou Téhéran, il apporte des informations sur la population notamment. Dans les entrées en matière du système des douanes, il fournit plus d’informations quant aux règles et aux tarifs des taxes douanières en Iran. Sous le vocable « Ejtehad » (« exégèse ») il apporte un long développement sur le statut et la démarche de celui qui occupe cette fonction théologique et scientifique. A la fin du livre il présente même une table de concordances entre le calendrier chrétien et le calendrier lunaire avec la rigueur et les moyens dont dispose l’époque, au jour près.

Cependant, l’âge d’or des dictionnaires remonte à l’époque dite « Nasséri » (de Nasser ed-Din Shah Ghajar), d’autant plus que le monarque lui-même n’a pas lésiné sur la protection et l’encouragement de cette démarche. L’exemple le plus abouti est celui du dictionnaire de Jean-Baptiste Nicolas qui comprend, bien entendu, une composition du persan vers le français. Cette matière ne s’intègre peut-être pas directement dans notre propos mais elle compte parmi les œuvres éminentes à mentionner. Jean-Baptiste Nicolas est l’auteur de deux traductions portant sur les « Quatrains » de Khayyam et sur le « Boustan » (« Verger ») de Saadi. Il a vécu une trentaine d’années en Iran et, durant cette période, il a collecté les notes d’un dictionnaire. Dans l’absolu, il aurait employé trois années pour convertir ces notes en un dictionnaire. L’ouvrage qui comprend deux volumes et près de 1800 pages a été imprimé après sa mort en l’an 1885. L’éditeur a reproduit, dans l’introduction, sa dernière lettre qui concerne la correction des lectures types, notamment là où il ne souhaite pas que le participe passé ne se termine pas avec la lettre « h » (exemple « neshasteh » pour « assis »). Le livre fut offert à Nasser ed-Din Shah. Dans l’introduction il est aussi question d’un certain Mirza Nazar Agha qui, mandaté par la cour de Perse, se rendit à Paris pour proposer nombre de corrections qui se révélèrent ardues pour l’éditeur mais qui furent intégrées afin d’en conserver la qualité. L’autre avantage est celui de la profusion de nouvelles expressions scientifiques. C’est là où l’on apprend, de la part de l’éditeur, que la langue persane est en pleine évolution et l’on constate un emploi de plus en plus récurrent de la part des Iraniens d’expressions provenant des langues russe, anglaise et française.

SH.M: La priorité, en matière de traduction, fut-elle accordée aux textes scientifiques et historiques persans ou plutôt à la littérature persane, en poésie comme en prose ?

M.S: Les textes scientifiques ont été traduits, de longue date et abondamment, à partir de l’arabe tandis que la langue sacrée est demeurée le latin. Cependant les traductions des œuvres historiques et des classiques de la prose persane sont apparues plus ou moins à la même époque. Beaucoup de nos œuvres classiques en prose ont été issues de catégories relevant des comptes rendus historiques ou ont été considérées comme telles. De même, on relève, à la lecture de l’introduction d’Antoine-Léonard de Chézy, traducteur de « Leïli et Madjnoun » (1807), que la traduction, du point de vue des érudits français, occupe un rang inférieur par rapport à la recherche, à l’édition et aux traductions choisies en prose et en poésie relevant de recherches approfondies. De Chézy initie son introduction avec les propos de Dowlatshah de Samarcand qu’il considère comme une relation de sa propre biographie. Il s’agit du passage où Dowlatshah, au début de son « Tazkarat ol-Shoara », rapporte en ces termes les motifs de la composition de son ouvrage : « Je me suis dit qu’il convenait de ne pas demeurer dans l’ignorance et qu’il fallait graver quelque feuille ; puis je me suis interrogé sur ce qu’il convenait d’écrire car quel que soit le motif tout a déjà été dit et tout tapis de gazon, dans le jardin du savoir, a déjà été balayé ». Jusqu’à ce point où il est dit que « ce qui demeure obscur en ce bas-monde concerne la relation de l’histoire et le récit de la poésie ».

Là aussi, De Chézy affirme : « je me suis demandé sur quoi écrire alors que de grands noms ont laissé leur trace dans ces domaines et n’ont rien négligé de ce qui devait être dit ! Alors j’ai décidé d’écrire l’histoire littéraire persane depuis l’époque de Ferdowsi jusqu’à nos jours. C’est ainsi que je me suis campé face à ce défi et que j’ai préparé les outils de l’entreprise. Et comme, sur cette voie, j’ai rencontré le livre de « Leïli et Madjnoun », j’ai abandonné la partie et je me suis engagé dans la traduction afin que vous non plus ne soyez privés de cette moisson de fleurs ». Plus loin, il ajoute que « les critiques ne devraient pas, face à mon entreprise, c’est-à-dire une traduction en lieu et place de la recherche, porter un regard méprisant et réducteur ». Dans l’absolu, la traduction d’œuvres poétiques est plus tardive.

SH.M: Parmi les œuvres les plus éminentes de la littérature classique persane, à savoir le « Livre des rois » de Ferdowsi, le « Masnavi » de Mowlana, le « Divan » de Hafez et le « Golestan » et le « Boustan » de Saadi, lequel a fait en premier l’objet de traductions et a connu une fortune plus importante en langue française ?

M.S: Cette position revient sans doute à Saadi et à son « Golestan ». Sur un axe chronologique, la date de la première traduction du « Golestan » par André du Ryer est plus proche de l’époque de Saadi que de nous-même et en ce sens, cette même traduction compte désormais comme une œuvre classique. Hormis la préséance chronologique, la qualité et la quantité des traductions du « Golestan » sont en réalité stupéfiantes et j’ai dû observer une dizaine de ces traductions. Saadi était très populaire à tel point que par moment des propos ou des conseils provenant de poètes français lui étaient attribués. Il y a quelque temps j’observais la profession de foi des soldats de la République Française portant la date de 1794. Cela correspond à la dernière année de la période connue sous le nom de « Terreur » et aux nombreuses batailles du nouveau gouvernement républicain avec les monarchies européennes. Le texte comportait trois pages dont les deux premières consistent en un engagement aux allures épiques sans rapport avec notre propos. Mais la troisième page comprenant des conseils et recommandations morales comprend un quatrain de « Saadi, le poète perse », avec cette teneur : « Quand pour l’humanité le jour n’est pas perdu, le sommeil est plus doux, la nuit est une fête. La nuit dépend du jour, un service rendu est un doux oreiller pour reposer sa tête ». En réalité, ce texte n’apparaît pas sous cette forme dans l’œuvre de Saadi mais j’ai pu le retrouver, suite à plus de recherches, dans un recueil de poèmes, réalisé par Sylvain Maréchal et publié avant la Révolution française. Logiquement, ce furent des considérations d’ordre général qui contribuèrent à ce que ces conseils soient attribués à Saadi. De même, les traducteurs d’autres œuvres classiques ont cité Saadi. Antoine-Léonard Chézy, traducteur de « Leïli et Majnoun » de Djami (1807), rédige de brefs commentaires là où il traduit ce vers chanté par Leïla suite à la mort de Majnoun : « Mon âme en cet instant fait résonner le tambour du départ – moi aussi, désormais, je vais à la dérive ». Dans son interprétation du « tambour du départ », il trouve un prétexte pour citer un propos de Saadi – considéré comme le Sénèque des Iraniens – et c’est avec cette formulation qu’il met un terme à ses notices et à l’ouvrage :

La vie est neige et soleil de la chaude saison
Le maître demeure encore quelque peu vaniteux
Honte à celui qui s’en fut sans ouvrage
Qui ne sut constituer son ballot à l’heure du départ

Il semble évident qu’il nourrissait un attachement pour ces vers. De même, Antoine Galland, dans l’introduction de son recueil publié à Paris en 1694, affirme que toutes ses sources étaient constituées de manuscrits mis à part trois livres dont il disposait sous forme d’exemplaires imprimés. Il s’agissait de deux livres d’histoire en arabe, d’Ibn Makin et Abu al-Farajdj et d’un troisième ouvrage en persan, le « Golestan » de Saadi. Pour ma part je n’ai pas trouvé encore d’indice de cet exemplaire imprimé du « Golestan » publié au 17e siècle, mais ce rapport est formel et constitue une nouvelle preuve de la fortune littéraire du « Golestan ». Quant au nom de Saadi il bénéficie d’un charisme certain et il ne vous est pas inconnu.

Bien entendu, il nous faut convenir que, comparé au « Golestan », la traduction du « Boustan » a connu un retard considérable. Ce propos est tenu également par Barbier de Meynard qui réalisa la traduction complète du « Boustan » en 1880. Et il se demande avec stupéfaction comment il est possible qu’entre les traductions des deux chefs d’œuvre d’un auteur soit placée une telle distance, d’autant plus que l’accueil du premier livre a été fort remarqué. Sur ce point particulier il existe un sondage reflétant la différence de styles entre les deux livres qui, de toutes les manières, ne se reflète pas vraiment dans la traduction. Selon lui, le « Golestan » né d’une combinaison entre la poésie et la prose apparaît plus naturel et plus attrayant. Bien entendu, l’important retard dont il a été question concerne la langue française et non les autres langues européennes. De même la traduction du « Boustan », à l’instar des autres livres du 19e siècle, présente une configuration similaire aux œuvres contemporaines, à savoir harmonieuse, dotée d’une langue précise, recherchée, érudite. La préface, consistante et riche, rend compte du parcours de Saadi et dresse également un historique conséquent sur l’impression et la traduction des œuvres de Saadi en Inde, en Europe, en Iran et dans d’autres pays. A la fin de chaque chapitre il ajoute également des compléments et commentaires. Malgré tout cela, peut-être pour les mêmes raisons évoquées et compte tenu de sa postériorité, l’ouvrage présente moins d’attrait que l’ancienne traduction du « Golestan » et cette préface dédiée à la famille royale, pour ce qui concerne la mise au jour d’œuvres littéraires fabuleuses en provenance d’Orient.

SH.M: D’après vous quelle est la raison d’une telle attention portée à cet auteur ?
M.S: En fait, cela pourrait être une justification a posteriori de ce qui s’est produit. Mais il semble que le charisme de Saadi provient de plusieurs causes. Avant toute chose le statut et la place occupée par le « Sheikh Glorieux » ont pris naissance en premier parmi les Iranophones. De même, tout traducteur se livrant à l’apprentissage d’une langue ou fréquentant les esprits éclairés du peuple concerné, se voit imprégné par les règles intellectuelles et leurs jugements et appréciations culturelles. Depuis bien longtemps, le « Golestan » de Saadi a constitué l’ouvrage primordial d’enseignement dans nos écoles tout autant qu’auprès des apprentis traducteurs. Jones William, lui aussi, dans son « Livre du Shekarestan, pour une méthode de la langue persane », publié en anglais en 1801 à Londres, recommande qu’après avoir lu ce manuel de grammaire, on se familiarise avec la langue persane par l’étude régulière du « Golestan » et qu’on ne s’intéresse aux autres ouvrages qu’après avoir maîtrisé celui-ci. Dans le manuel intitulé « Parler en persan et en français » de Mirza Saleh Shirazi, daté de 1805, nous constatons également que le maître enseigne le « Golestan » à « son excellence le Français ».

Entre autres raisons de cette primauté figurent le contenu, les thèmes et le message universel portés par l’œuvre de Saadi. Les chapitres du « Golestan » concernent dans leur totalité des thèmes universels, que ce soit les mœurs des rois, les caractères des derviches, les bienfaits et les vertus de la sobriété et de la discrétion, en amour, en temps de jeunesse puis en période de vieillesse et d’amoindrissement de l’être… Nos œuvres mystiques ou épiques, mis à part leurs valeurs intrinsèques, ne disposent pas de cette caractéristique universelle bien qu’il soit là question de matrices et de significations différentes. Le marqueur propre à l’œuvre de Saadi relève certainement d’une sagesse pratique. Barbier de Meynard, dans son introduction à la traduction du « Boustan », affirme que Saadi apparaît aux yeux des Iraniens comme un maître de l’existence, un guide et une raison d’être pour le marcheur, avec un bagage riche d’expérience et de sagesse. Il annonce que les Iraniens répètent souvent ce vers de Saadi :

« Entends par l’oreille de l’âme le conseil de Saadi
Car telle est la voie, sois homme, va de l’avant ! »

Il a fait figurer ce vers également sur la couverture. Bien entendu cette composition dépourvue de charme et de consistance n’est pas de Saadi mais je l’ai remarquée dans les publications non expurgées et dans les exemplaires relativement tardifs du « Golestan ». Ici, l’intention est de révéler le type de regard dominant et de signifier la priorité de l’œuvre de Saadi auprès des Iraniens qui fut tout autant stimulante chez les traducteurs vers le français.

L’autre point concerne la particularité du style fluide et simple (bien qu’ardu à traduire) de Saadi. Une particularité que du Ryer, le premier traducteur du Golestan, a soulevé dans son introduction, dans le cadre d’une missive adressée à son excellence Hotman.

Cette introduction, en réalité, est une lettre rédigée par André du Ryer, traducteur du Golestan : « Le Sieur de Malezair, Gentilhomme ordinaire de la Chambre de Roy, Chevalier de l’Ordre du S. Spulchre de Jerusalem cy-devant Consul pour sa Majesté & ses nations en Alexandrie, au grand Caire & Royaunie d’Egypte » à l’attention de Son excellence Hotman, représentant du Roi au Parlement, dans l’espoir d’une protection ou de la validation d’une édition. Nous avons indiqué plus haut qu’à cette époque la publication de livres n’était pas concevable sans la protection ou la ratification de la Commission Impériale ou de l’Eglise :

« Votre Seigneurie, durant l’époque où je me trouvais au service de Sa Majesté et de mon pays, souvent aux quatre coins du monde je me suis aventuré, j’ai obtenu cette opportunité d’apprendre les traditions et les coutumes des pays d’Orient, de même que les langues turque, persane et arabe. Au cours des différentes visites et à mesure que je feuilletais les ouvrages les plus prestigieux des bibliothèques d’Egypte, du Grand Caire et de Constantinople, j’ai réalisé que le «Golestan», en d’autres termes « l’Empire des roses », surpasse tous les autres ouvrages par son élévation, ceci en raison de la finesse de ses termes, de sa délicatesse poétique et de la dignité de son propos. Ceci m’a conduit, après mon retour, à lui consacrer mes heures de loisir et à le vêtir d’une tenue française bien que je ne dispose pas de cette langue érudite et de cette locution sublime afin de traduire sa langue simple et fluide et, de même, difficile et périlleuse (« aisée et impraticable ») qui a donné à sa prose la même valeur en matière de charme et d’attraction que sa poésie. Je suis convaincu que cette réalité n’échappe pas aux amateurs de langues orientales que la traduction des intentions propres à l’auteur (la fondation et la matière) dans ma langue est fort périlleuse.

Ces considérations ne me laissent d’autre issue que celle de vous demander une caution issue de votre regard bienveillant et approbateur porté sur cette traduction, tout en pardonnant les erreurs du traducteur, d’autant plus que (je sais) que, lors de vos voyages, vous avez non seulement maîtrisé les langues italienne et espagnole, en marge du latin, du grec et de l’hébreux, mais que ces voyages vous ont aussi apporté la connaissance des langues araméenne et arabe. Votre Excellence, j’implore vos faveurs et votre protection et j’espère que le « Golestan » apparaîtra en français sous votre nom… (Pour finir j’insiste sur le fait que) ce livre (et son auteur) n’expriment rien de la religion de l’écrivain afin qu’en aucune manière elle ne sachent faire l’objet du ressentiment du plus croyant des Chrétiens ». (transcription moderne).

SH.M: Jusqu’à quel degré de telles traductions, vues sous l’angle de la qualité et de la proximité du texte d’origine, sont-elles fidèles et fiables ?
M.S: Bien entendu la qualité de ces textes n’est pas égale et il nous faut recourir, inévitablement, à une approche spécifique et circonstanciée. Il demeure évident que ces traductions, quoi qu’il en fut, ont évolué en termes de précision et de qualité. Cependant, avant de se préoccuper ou de juger la qualité des traductions, il est nécessaire de considérer qu’aujourd’hui nombre de nos textes anciens disposent de publications critiques et fiables alors que la plupart de ces traducteurs ne disposaient pas, du moins jusqu’au début du 20e siècle, de manuscrits un tant soit peu fiables. En dehors des traductions, il suffit de se référer aux commentaires persans afin de constater à quel point la corruption et l’inexactitude des textes ont constitué des fléaux. Bien des traducteurs se sont vus contraints de procéder eux-mêmes à la confrontation et à la correction des textes et il semble clair que les précurseurs de la correction critique étaient également des chercheurs et des traducteurs occidentaux.

Par ailleurs, le traducteur est obligé d’accéder à un sens, afin que tout vers ou séquence d’une prose, même sujet à confusion, puisse être traduit dans une autre langue. Le traducteur se distingue également du lecteur des textes dans la langue d’origine ou de beaucoup de commentateurs d’aujourd’hui qui, pour reprendre les termes du maître Khaleghi Motlagh, contournent avec « bienveillance » les « nœuds » des textes ou, à ce stade, gardent le silence, pour, en réalité, commenter ce qu’il sait. Ainsi, la traduction est une forme de commentaire qui vient à la fois à l’aide du lecteur et qui peut aussi, par moment, produire une erreur.

En marge de tout ceci il faut également considérer les inévitables difficultés liées à la langue cible. Aujourd’hui même, les équivalences des traductions remarquables effectuées par Ch. H. de Fouchécour des écrits de Shams ou de Hafez font et feront toujours l’objet de polémiques. J’ai produit ces éléments afin d’indiquer que la prudence et l’impartialité sont de règle dès lors qu’il s’agit de juger la qualité ou la fiabilité de ces textes mis en regard des textes d’origines.

SH.M: J’ai connu des critiques qui portaient des jugements injustifiés contre les traducteurs du 18e siècle, par exemple, sur les raisons pour lesquelles les voyages mentionnés par Saadi dans le « Golestan » étaient assumés comme réels ou bien sur une erreur portant sur la date de la mort de Saadi, ce qui me semble une sorte de critique injustifiée. Or, quelle a été la durée de ces genres de recherches littéraires ?
M.S: Après les traductions originelles, les traducteurs eux-mêmes se sont plus intéressés à la question de la qualité et de la fidélité au texte et la meilleure méthode faisait parfois polémique quant à savoir s’il fallait préférer la traduction littérale ou la traduction thématique. Le correcteur et le traducteur de la « Conférence des oiseaux » de Attar, Garcin de Tassy (année 1857 selon sa propre transcription sur la couverture) écrit : « J’affirme, à propos de cette traduction, la même chose que saint Jérôme dans l’introduction à la traduction du « Livre de Jacob : « Ma méthode a été d’employer par moment le mot à mot, le sens au sens, et parfois la combinaison de ces deux ! » Puis il a ajouté :

« Ceux qui liront ce livre avec toutes ses imperfections, ne pourrons imaginer la souffrance que j’ai endurée, de même que, selon une vieille chanson anglaise « Le tranquille promeneur marchant sur la rive ne sait connaître l’angoisse du marin » ou encore, selon Hafez « Comment éprouveraient notre état les porteurs de légers ballots cheminant sur les grèves ? »

SH.M: Les courants liés à la traduction, au cours de l’histoire, de manière générale, quelle que soit la culture où ils se sont implantés, n’ont su rester à l’écart de perspectives coloniales, politiques, idéologiques ou de propagande. Est-ce qu’une telle situation a été également constatée dans les traductions du persan vers le français ?
M.S: Le regard politique et orientalisant a existé et s’est retrouvé de manière naturelle dans la totalité des traductions européennes mais l’aspect colonialiste ne se distingue pas de manière prononcée dans les traductions françaises et ne m’a pas frappé. Dans les traductions anglaises vous remarquerez que l’objectif de l’apprentissage des langues concernait l’Inde autant que l’Iran. Jones William, qui a écrit un livre consacré à la syntaxe persane (1801) promet qu’avec l’emploi de ce livre, de l’entraînement et du recours aux œuvres importantes en langue persane il est possible, en seulement l’espace d’une année, de correspondre couramment avec un « prince indien » dans une écriture fluide et précieuse. Ou bien c’est Duncan Forbes qui affirme, à propos de la langue persane, dans l’introduction de sa Grammaire persane (1844), que mis à part ce qui relève d’une « acception commune », à savoir la grandeur et la richesse de la littérature persane, la connaissance de cette langue est aussi essentielle pour les voyageurs des contrées orientales que la connaissance du français en Europe. Puis, s’adressant aux jeunes Anglais – ces garants des intérêts impériaux pour l’avenir – dont l’Inde constitue la destination, il affirme qu’ils doivent s’appliquer à la connaissance de cette langue pour deux raisons de taille. La première serait que le persan est la langue de cour des princes musulmans et, en réalité, des couches sociales supérieures de l’Inde. Ensuite, la maîtrise du persan permettrait une connaissance et une appréhension correcte du pays, car c’est une langue parlée plus ou moins aux quatre coins de l’Inde. Cet aspect important de la langue persane, pour des raisons évidentes, ne fait pas l’objet de l’intérêt et de l’attirance des traducteurs français.

SH.M: Selon vous, quelles sont les informations historiques, littéraires et culturelles importantes que l’étude des traductions du persan vers le français et l’examen des courants relatifs à ce mouvement ont mis à notre disposition ?
M.S: Ces sources, à l’heure qu’il est, s’avèrent particulièrement précieuses et utiles. Les introductions à ces traductions, parfois brèves et parfois fort détaillées, constituent les sources premières de l’histoire de la critique littéraire. L’autre aspect constitue, bien entendu, les recherches comparatives. Il arrive que le traducteur ajoute un commentaire critique au même titre que les notes en bas de page d’aujourd’hui. A titre d’exemple, quand François Pétis de La Croix, dans sa traduction de « L’histoire du grand Genghiz Can et de ses successeurs » (1710), arrive à ce paragraphe célèbre de l’histoire du conquérant alors que « les Mongols font des coffres du Saint Coran la mangeoire des chevaux » et qu’on assiste à l’échange « Garde le silence, c‘est le vent d’indépendance du Seigneur qui souffle, il n’y a pas lieu de s’exprimer », le « vent d’indépendance » est traduit par « vent de la fureur divine ». Il est évident qu’à cette étape le sens de « vent d’indépendance » lui paraissait confus, or, à cet instant, il met de côté la traduction stricte et affirme que l’historien blâme la confrontation ou les croyances des érudits musulmans dans le contexte d’une telle tragédie). J’ajouterai à cette occasion la phrase « Ils virent et arrachèrent et brûlèrent et massacrèrent et emportèrent et partirent… à ce point qu’en persan on ne saurait en dire plus brièvement que cela ». Ce qui pour nous est un miroir exhaustif de la souffrance infligée par l’attaque des Mongols dirigée contre un peuple et son héritage ; mais au lieu de narrer la ruine considérable de Boukhara il a présenté la cité comme le berceau d’Avicenne puis, sous ce prétexte, a rédigé une ou deux pages sur Avicenne et son œuvre, autrement dit ce qui convenait le plus selon lui à un interlocuteur occidental.

Un autre intérêt de la démarche réside dans la transcription des expressions persanes. Certaines grammaires ou traductions existent sous forme bilingue et le texte persan des écrits littéraires apparaît en transcription latine. Dans la langue persane, nous ne présentons pas sous forme écrite les sons courts ou bien nous ne les reproduisons pas d’une manière générale et nous disposons actuellement de certains textes vieux d’au moins deux cents ans qui ont enregistrés des sons comme le ferait un magnétophone. Les évolutions sonores et les importantes modifications des parlers, ainsi que vous le savez, ne se sont produites généralement lors du siècle dernier et suite à la diffusion de la radio et d’autres médias. Par conséquent nous nous retrouvons ici confrontés à des sources qui, à côté de nos autres outils, tels que l’enregistrement et l’emploi des vocables dans le contexte des rimes, nous aident par exemple à mieux appréhender si tel mot comporte plutôt, dans la pratique, une voyelle « a » ou une voyelle « é ». Dans le même esprit se trouve cette occurrence où, à l’instar de Kazimirski, dans son livre des dialogues, il prétend – dans une période antérieure à l’année 1880 – qu’il n’est pas de différence perceptible entre le « i » dit « m’arouf » et le « i » dit « madjhoul » (qui se prononceraient de la même manière) et ceci est un propos remontant à 150 ans, au moins pour ce qui concerne le parler de la région centrale de l’Iran.

Hormis la transcription, une autre qualité remarquable, concerne l’enregistrement des expressions du quotidien. Nous disposons d’ouvrages historiques et littéraires et de lettres et de documents mais non pas de trace écrite d’échanges entre épicier, parfumeur, guérisseur et drapier… J’en ai rapporté un exemple. En addition à l’ouvrage « Florilèges de la littérature persane » publié en 1805 à Londres, est paru un recueil en langue française intitulé « De la conversation en langues persane et française » comprenant un ensemble de conversations en persan courant utiles pour les étrangers édité par Mirza Saleh de Shiraz en caractères latins sous forme de transcription et accompagné de la traduction en français. Cette collection comporte des conversations avec des épiciers, parfumeurs, drapiers et même des dialogues entre maître et serviteur, jardinier, cultivateur et divers professionnels. L’ensemble est composé d’échanges et d’expressions à la fois utiles et passionnantes, autant d’un point de vue culturel que dans la perspective, surtout, de l’évolution de la langue au quotidien, pour les expressions, propos, voire la forme des mots là où la transcription se révèle fort utile. Je propose deux ou trois exemples. Nous constatons dans cet ouvrage que le pourcentage n’a pas encore cours et que, comme constaté dans les livres anciens, sont employées des formes telles que : bénéfice de « dix-un », « un-et-demi », « dix-cent »... Il est intéressant de relever, dans la conversation avec le guérisseur, qu’il est question de seringue, nommé ici « capteur d’eau » et le guérisseur précise qu’il ressemble à une paille à l’intérieur de laquelle serait installée une seconde paille de sorte que quand l’une subit la pression le liquide ressort de l’autre ». Bien entendu il s’agit ici de la première génération des seringues que l’on employait pour le rinçage des oreilles. Dans le chapitre consacré au « rite du mariage », on lit que la dot « sadagh » exigée par madame la mariée consistait en « deux esclaves et deux servantes », ce qui est accepté pour moitié par le père du gendre. D’autres exemples suivent. L’autre point se rapporte aux équivalents lexicaux, littéraires et historiques produits par les traducteurs et quand ces équivalents ne sont pas trouvés ils emploient tel quel le mot persan ou arabe et ceci vaut comme un signe avant coureur ou un marqueur de la fréquence des mots arabes et persans dans la langue française de l’époque.

L’autre intérêt de l’affaire, tel que nous l’avons notifié précédemment, réside dans la traduction elle-même qui est une sorte de commentaire. Lorsqu’un certain mot sort de la géométrie de la langue d’origine il se produit une sorte de quête de similarité avec l’opportunité de l’apparition d’autres sens dont la familiarité avec la langue source pourrait s’opposer à leur apparition et certaines de ces traductions – selon le traducteur et son degré de savoir et de recherche – sont également remarquables sous cet angle de vue.

Autre avantage : l’ensemble des commentaires accompagnant les récits et traductions. Il s’agit des textes provenant de traducteurs érudits, ayant consacré toute une vie à résider parmi les Iraniens et les Turcs, et qui ont apporté un regard différent issu d’une autre culture. Le contexte vécu par ces chercheurs n’étant pas si différent de celui de notre culture classique, ils ont proposé leurs éclairages à un public imprégné de culture orientale et majoritairement judéo-chrétienne. Ces éclairages concernaient les classes et les origines sociales et religieuses, les relations gouvernementales, les rituels, par moments les subtilités des récits, les indications historiques et similaires. Les commentaires et notes de bas de page d’Antoine Galland, dans son livre sur « Les paroles remarquables, les bons mots et les maximes des Orientaux », daté de 1694, constituent le meilleur exemple de ces indications. A titre d’exemple, à la fin du récit portant sur « L’avare fortuné », il est question d’un homme riche placé face à deux remèdes possibles pour la guérison de son fils : lire le Coran en entier ou bien sacrifier une bête de son troupeau et en distribuer la viande aux nécessiteux. Il en résulta que l’avare fortuné préféra lire le Coran car « à portée de voix » plutôt que de sacrifier ses biens car il « en va de sa propre vie ». L’auteur rapporte alors le rituel de lecture du Coran de la part des Musulmans et les opportunités de son accomplissement. Et bien entendu il sera là question de son rapport avec la guérison, cas de figure observé à même la réalité lors de rituels tribaux. Ou bien dans cet autre récit il est question du décès du fils d’un notable de la nation. Il fut demandé à ce dernier ce qu’il souhaitait faire graver sur son cercueil. Vient alors une digression sur les cercueils utilisés à cette époque, le matériau employé, la pierre, les inscriptions et même les turbans que l’on reproduisait à l’image de ceux fixés sur la tombe de Mowlana et d’autres personnalités de ce rang.

L’autre volet de cette tendance, hormis les notes en bas de page, est constitué par la somme des conversations regroupant jusqu’à plusieurs livres. Mais le meilleur exemple de ces publications est sans doute celle de Kazimirski, qui vient d’être cité plus haut. Kazimirski était d’origine polonaise. Après avoir participé à l’insurrection contre la domination des tsars, il s’était réfugié en France où il a poursuivi ses recherches orientalistes. Il est devenu par la suite drogman ou traducteur pour l’état français en territoire ottoman, puis, de là-bas, il fut transféré à l’ambassade de France en Iran. Par la suite, après son retour en Europe, il a maintenu ses relations avec les Iraniens. Dans l’introduction de son livre il indique à quel degré le point de vue iranien, et plus généralement oriental, diffère de celui du monde occidental et il ajoute que ceci n’est pas propre à l’avant ou à l’après d’une période donnée et que le phénomène était notable tout au long de l’histoire. La religion musulmane a renforcé l’écart mais il ne faut pas réduire la différence entre ces perceptions du monde à la différence des religions. Il affirme que les deux univers de l’Orient et de l’Occident ne se sont pas encore rencontrés et qu’ils n’avaient fait que se croiser en certains points. Il évoque ensuite l’élite de l’Iran qui, comparée à celle du pays ottoman ou de l’Inde, est demeurée encore repliée sur elle-même et a manifesté peu d’ouverture face à l’Occident et à ses progrès, tout en considérant que cet enfermement relève plus des mentalités que de choix politiques. Malgré cela, il ne formule pas de jugement et affirme que, très probablement, cette attitude correspond à une mission de l’élite iranienne qui voudrait observer, avec sa conscience collective, non pas la « civilisation » mais la « clairvoyance » occidentale afin de trouver la meilleure voie par laquelle s’y confronter, bien qu’à cette étape il semble acquis que les Iraniens ne poursuivrons pas la voie des Turcs (que lui-même n’apprécie guère).

Il s’intéresse ensuite à la langue et, sans détour, s’interroge sur la richesse ou la pauvreté de la langue persane. Puis il répond que la question doit se traiter dans une perspective donnée, annonçant cependant que le persan doit évoluer et suivre le chemin tracé par les langues occidentales et que dans ce cas, autant que dans celui de l’économie, la nécessité deviendra également un facteur de progrès et d’évolution. Au fil des dialogues, nous lisons que, bien entendu, il ne souhaite pas un changement de l’écriture persane et il affirme à son interlocuteur iranien qu’il faut « se garder d’ajouter aux difficultés » car les écritures occidentales ne son pas parfaites non plus. Mais il insiste sur un besoin de réforme au moins dans le domaine de l’emploi des accents et des signes diacritiques. Hormis ces points, Kazimirski se révèle comme un écrivain de grand talent et les exemples et témoignages qu’il produit dans ses dialogues ou dans ses commentaires sur une brève grammaire, en langue persane, et ses transcriptions en écriture latine, accompagnées de la traduction française, ne manquent pas d’intérêt. Mes commentaires le concernant se sont quelque peu étendus mais il m’a semblé qu’une attention portée à ces sources était nécessaire autant que bénéfique.

Liste des ouvrages mentionnés, dans l’ordre chronologique :

• Gulistan ou L’empire des roses, composé par Sadi, prince des poëtes turcs & persans. Traduit en françois par André du Ryer, à Paris, M.DC.XXXIV.
• Les paroles remarquables, les bons mots, et les maximes des Orientaux, Antoine Galland, à Paris, M.DC.XCIV.
• Histoire du Grand Genghiz Can premier empereur des anciens Mogols et Tartares. Divisée en quatre livres. Contenant la vie de ce Grand Can. Son élévation, ses conquêtes, avec l’histoire abrégée de ses successeurs qui règnent encore à présent. Par M. Pétis de La Croix le Père. A Paris, M.DC.CX.
• A Grammar of the Persian Language, Sir Jones William, London, Murray and Highley, J. Sewell, 1801.
• The Flowers of Persian Literature, author: S. Rousseau, publisher: James Asperne, 1804.
• Dialogues persans, composés pour l’auteur par Mirza Saulih de Chiraz, London, 1805.
• Medjnoun et Leïla, poème traduit du persan de Djâmy, par A. L. de Chézy, Paris, 1807.
• Notice sur le Shah-name de Ferdoussi, et traduction de plusieurs pièces relatives à ce poëme, ouvrage posthume de M. le Conseiller I. et R. de Wallenbourg, précédé de la (biographie de) ce Savant. Par A. de Bianchi, Vienne, 1810.
• Mantic Uttair ou le Langage des oiseaux, Garcin De Tassy, Paris, 1863.
• Dictionnaire persan-français, Adolphe Bergé, Paris, Leipzig, London, 1868.
• Le Boustan ou Verger, poème persan de Saadi, traduit pour la première fois en français avec une Introduction et des notes par A. C. Barbier De Meynard, Paris, 1880.
• Dialogues français-persans, précédés d’un précis de la grammaire persane et suivis d’un vocabulaire français-persan par Albin de Biberstein Kazimirski, Paris, 1883.
• Dictionnaire français-persan, Jean Baptiste Nicolas, Paris, 1885.
• Menoutchehri, poète persan du IIème siècle de notre ère (5ème s. de l’Hégire). Texte, traduction, notes et introduction historique, 1886, Paris.